Nourrissements sucrés : quel impact sur la santé des abeilles ?

Publié le 24/04/2024

Qualité des produits

Elevage et sélection

À partir d'un recensement de documents techniques et scientifiques publiés sur l'alimentation sucrée, premier corpus sur ce sujet constitué par l’ITSAP-Institut de l’abeille, en collaboration avec ApiNutri Recherche, il a pu être réalisé une synthèse des connaissances acquises relatives aux effets du nourrissement à base de sucre sur la santé des colonies. Des premiers éléments de réponse qui vont permettre d’éclairer et d’orienter les apiculteurs.rices dans leurs pratiques.

Quels sont les sirops préférés des abeilles?

Lorsqu’elles ont le choix de sirops aux compositions différentes, les abeilles domestiques préfèrent ceux à base de saccharose ou à dominance saccharose quand il s’agit d’un mélange de sucres. En effet, elles vont être plus attirées par ce sucre, s’en nourrir davantage, le sélectionner en priorité pour le rapporter à la ruche et danser plus longuement et plus intensément pour prévenir leurs consœurs d’une source alimentaire d’intérêt. Si on devait établir leur classement par ordre de préférence, on trouverait en première position le saccharose, puis le glucose, le maltose et enfin le fructose. Certains travaux montrent que les abeilles s’orientent même davantage vers le saccharose que vers un sucre inverti (transformation des sucres complexes en sucres simples).

Les nectars ont des concentrations en sucre comprises entre 5 et 70 %, mais les abeilles vont collecter préférentiellement ceux qui affichent une teneur entre 30 et 50 %. En ce qui concerne les sirops, si elles sont en situation de choisir, elles vont collecter et consommer en priorité ceux contenant 50 % de sucre et préférer, pour la mise en réserves, des sirops à 30 ou 70 %. Les butineuses rechignent à se nourrir de toute solution offrant moins de 15 % de sucres, sauf en cas de grosse disette. Dans tous les cas, afin de leur fournir un sirop plus à leur goût, celui-ci peut être dispensé tiède. Enfin, les abeilles sont capables de consommer directement du sucre en poudre mais ce n’est pas recommandé car leur appareil buccal s’use alors plus rapidement et l’énergie récupérée est 50 fois plus faible avec le produit solide.

Les abeilles aiment-elles ce qui est bon pour elles ?

Afin de déterminer si un sucre est bénéfique pour les abeilles, on doit en priorité vérifier la manière dont il impacte leur survie. Un certain nombre d’articles scientifiques ou techniques a pu établir que les abeilles vivent plus longtemps en consommant du saccharose, leur sucre de prédilection. Une étude a d’ailleurs mis en évidence une corrélation positive entre l’acceptation des sucres par les abeilles et leur survie. A l’inverse, on a pu constater que leur durée de vie est raccourcie lorsqu’elles consomment la longue liste des aliments sucrés suivants : le galactose, le lactose, le raffinose, le stachyose, l’arabinose, le xylose, le mélibiose, le mannose, l’acide glucuronique (dérivé du glucose), les pectines (polysaccharide acide), l’acide galacturonique (composant principal des pectines), l’acide polygalacturonique (produit de la dégradation des pectines), les mélasses, le sucre roux, les boissons sodas, les sirops de raisin ou de datte, ainsi que le miellat, contenant beaucoup de minéraux.

Indigestes voire toxiques pour les abeilles, ils provoquent des dysenteries conduisant à la mort dans certains cas. Cependant, dans les conditions de terrain où des nectars récoltés vont diluer ces sucres néfastes pour la santé des abeilles, des conséquences négatives sont rarement observées à l’échelle des colonies. Des problèmes surviennent plutôt lorsque celles-ci sont nourries avec des sirops contenant ce type d’aliment et ne bénéficient pas de la récolte de nectars en parallèle.

Quels nourrissements pour quels effets sur la santé ?

Outre la question de l’influence des sucres sur la survie de l’abeille, de nombreux travaux scientifiques s’intéressent à ce qui peut impacter la santé de l’abeille en général. Les enseignements que nous pouvons tirer de ces études sont plus complexes. En effet, tous les sirops ne sont pas testés dans les mêmes études, et tous les paramètres de santé d’intérêt ne sont pas examinés. De plus, les protocoles de test et les conditions environnementales diffèrent, ce qui rend difficile la comparaison des expérimentations. Il arrive en effet que les conclusions se contredisent en fonction de l’étude : un même type de sucre peut présenter des bénéfices ou bien des risques pour l’abeille. Dans certains travaux, il est montré que le sirop à haute teneur en fructose améliore le développement des colonies, en termes de quantité d’abeilles, de réserves et de surface en couvain, mais il est testé à de faibles concentration en fructose (HFCS-55) ou mélangé pour moitié à du sirop de saccharose.

Dans d’autres articles au contraire, le sirop de fructose pur augmente la mortalité et perturbe la flore intestinale des abeilles en accroissant le nombre de bactéries néfastes et en diminuant le nombre de celles qui sont bénéfiques. Certains auteurs ne se prononcent pas de manière aussi précise. Ils indiquent toutefois que les sirops de nourrissement en général semblent bénéfiques à l’abeille (si l’on regarde la quantité de réserves, de couvain et d’adultes), lorsque la colonie est potentiellement exposée : quand elle est de petite taille (moins de 8 cadres), faible ou que les conditions environnementales sont défavorables. Là encore, la majorité des articles scientifiques et techniques recensés considèrent que le saccharose est le plus favorable à la santé des abeilles. Il favorise la longévité des abeilles, permet d’améliorer la construction des rayons, d’accélérer le développement printanier et d’augmenter la survie hivernale des colonies.

Le saccharose est un sucre complexe. Au cours de la digestion, l’enzyme digestive appelée invertase divise ce sucre en deux autres sucres plus simples (fructose et glucose) qui deviennent plus faciles à digérer. Si ce sucre est le plus attractif et le plus bénéfique d’un point de vue santé, on peut alors se demander s’il est utile d’invertir les sucres d’un tel sirop afin de simplifier le travail digestif des abeilles et leur éviter une perte d’énergie. L’apiculteur peut invertir les sucres d’un sirop de saccharose de deux manières : en acidifiant le mélange ou en ajoutant directement l’enzyme invertase. Tous les articles recensés qui ont évalué des sirops acidifiés, que ce soit avec l’ajout de jus de citron, de vinaigre ou d’autres acides minéraux ou organiques concluent à une augmentation du risque de provoquer des dommages au niveau de la couche épithéliale de l’intestin ou des dysenteries, voire d’augmenter les taux de mortalité.

Une étude allemande classe différents sucres invertis en fonction de leurs effets sur la mortalité des abeilles, du plus néfaste au moins néfaste : arrivent en première position en termes de nocivité, les sucres invertis du commerce suivis des sucres invertis à l'acide phosphorique, de ceux à l’acide tartrique, puis de ceux à l’acide citrique et enfin les sucres invertis à l’acide lactique. En revanche, les sirops invertis par voie enzymatique semblent aussi efficaces que les sirops de saccharose, sans provoquer de mortalité au-dessus de la normale tolérée. L’intérêt d’invertir un sirop de saccharose à l’aide d’une enzyme par rapport à un sirop de saccharose non inverti n’est pas clairement démontré, et c’est sans compter son prix d’achat. Une pratique qui ne semble donc pas forcément pertinente.

Et l’alimentation à base de miel?

Le miel étant l’aliment sucré naturel de l’abeille domestique, l’option de supplémenter les colonies avec du miel au lieu d’un sirop de sucre en période de disette semble légitime. La majorité des études scientifiques et techniques démontre que tous les paramètres de santé des abeilles sont meilleurs et la force de la colonie accrue lorsque ces dernières sont nourries avec du miel, supérieur à n’importe quel autre aliment sucré. Cependant, la plupart des documents techniques sur lesquels s’appuient les apiculteurs pour s’orienter dans leur pratique, mettent en garde contre les désagréments d’un tel nourrissement.

En effet, le miel peut contenir des pathogènes qui survivent dans ce type de milieu plusieurs années et peuvent infecter la colonie nourrie (Nosema, loques). Il provoque davantage de risques de pillage d’autres colonies par les abeilles ainsi alimentées, ce qui représente une charge finale bien plus lourde que l’achat d’un sirop de sucre au saccharose. En outre, le miel ne se conserve pas toujours très bien dans les cadres, il faut contrôler la température et l’humidité du lieu de stockage pour éviter la cristallisation ou la fermentation. Par ailleurs, certains types de miels sont peu digestes comme les miellats riches en minéraux (miellat de sapin ou de chêne par exemple) ou le miel de callune, chargé en colloïdes.

Avec le temps, la composition des miels évolue, les enzymes et certaines substances volatiles disparaissent, l'acidité et la teneur en HMF (hydroxyméthylfurfural) augmentent. Les molécules de ce dernier sont des composés organiques issus de la déshydratation du fructose, identifiés dans de nombreux produits alimentaires et notamment dans le miel. Ce processus naturel s’opère lentement dans tous les miels et également dans les sirops de sucre mais peut être accéléré au cours de traitements thermiques. Or, la présence d’une trop grande quantité d'HMF consommée est néfaste pour la santé et la survie des abeilles, nous y reviendrons.

Enfin, certaines études techniques précisent que donner du miel à une ruche n'est pas souhaitable si le but est de stimuler la colonie, car celle-ci réduira la zone de couvain et les abeilles deviendront plus agressives. Si on souhaite tout de même opter pour une alimentation à base de miel, on peut utiliser celui précédemment récolté par la colonie que l’on veut nourrir, en s’assurant de l’absence de risques sanitaires évidemment. Un des auteurs suggère de le diluer avec 25 % d'eau, de nourrir à la tombée de la nuit, en petites quantités, et dans le nourrisseur afin de réduire la possibilité qu’il en reste au matin, et éviter les pillages.

Dis-moi quel est ton objectif, je te dirai quel sucre choisir?

Pour stimuler la ponte de la reine, les articles recensés préconisent majoritairement d’utiliser du sirop de saccharose léger (50 %) en petites quantités (1 à 2 litres) régulièrement (tous les 2 à 3 jours). D’autres types de sucres ont également été utilisés à cette fin avec succès comme en attestent quelques études. Seul le glucose est désigné comme aliment non grata notamment au printemps. Cependant, plusieurs auteurs remettent en question le réel intérêt du nourrissement dit « de stimulation », pointant l’absence de différence entre les colonies stimulées et celles dit « témoins », non nourries. De même, il est à plusieurs reprises spécifié qu’il est important de s’assurer que les abeilles ont suffisamment de pollen en réserves avant de stimuler la ponte.

Les études portant sur le nourrissement en été sont moins nombreuses. Un enseignement en ressort toutefois : les abeilles nourries avec des sirops de sucres concentrés, au printemps et en été, avant et durant les périodes de floraison, rapportent moins de nectar et plus de pollen en poids. Cependant, il n’est pas précisé si elles ont récolté davantage de pelotes de pollen ou si elles y ont simplement incorporé plus de sirop.

Lorsqu’il s’agit d’aider les abeilles à compléter les réserves à l’automne, notre analyse des connaissances acquises arrive à la conclusion qu’il est préférable de fournir aux abeilles un sirop de saccharose concentré/lourd (60-70 %), en grandes quantités (3 à 10 litres), de manière hebdomadaire jusqu’à ce que les réserves de la colonie soient suffisantes. Là encore, mais plus rarement, le nourrissement d’automne est remis en question par certains scientifiques, car même s’il permet une rapide augmentation de la surface de couvain, les effets ne sont parfois que temporaires, n’améliorant pas forcément la survie hivernale des colonies.

De novembre à février, les températures ne permettent pas systématiquement de nourrir les colonies les plus faibles avec des sirops de sucres. Chacun s’accorde sur l’idée qu’il est préférable d’employer du candi. Les études documentent l’intérêt des pratiques désormais couramment appliquées dans les ruchers : déposer le candi sur le dessus des cadres afin d’être au plus proche de la grappe d’abeilles et leur éviter d’utiliser trop d’énergie pour le récupérer et le consommer, ou si les quantités le leur permettent, pour le transformer et le stocker.

Composition, fabrication, conservation, les conditions d’un bon produit

Lorsqu’il souhaite nourrir ses abeilles avec des sirops de sucre, deux possibilités s’offrent à l’apiculteur : les acheter dans le commerce ou les fabriquer lui-même. La concentration de 40 mg/kg d’HMF ne doit pas être dépassée dans les sirops. Au-dessus de cette valeur, le goût, la couleur et les bienfaits du produit sont modifiés. En ce qui concerne les abeilles, les molécules d’HMF peuvent provoquer, une ulcération intestinale, entraînant une dysenterie et un affaiblissement. Un taux supérieur à 40 mg/kg peut entraîner la mort des abeilles, et ce d’autant plus que la quantité d’HMF augmente. Il semblerait que les abeilles adultes soient plus sensibles que les larves à cette molécule.

Pour rester sur les sirops du commerce, il est surprenant d’observer que certains produits n’affichent pas le détail de leur composition en sucres, ce qui aurait son intérêt, étant donné leurs effets contrastés sur la santé des abeilles révélés par les travaux scientifiques. Plus surprenant encore, beaucoup de sirops contiennent en majorité du glucose, du maltose et du fructose, sucres peu appétents pour les abeilles et pouvant provoquer, dans le cas de ce dernier, des dysenteries et une augmentation de la mortalité.

Lors de la fabrication et de la conservation des sirops « faits maison », il existe des risques de contamination à des agents pathogènes. Ceux-ci peuvent provenir des ustensiles manipulés ou du lieu et des surfaces où sont fabriqués les sirops. Là encore, il faut veiller aux quantités de HMF.

Pour limiter leur synthèse, une liste des choses à ne pas faire : utiliser du fructose (il serait 40 fois plus réactif que le glucose dans la formation de HMF) ou du sucre roux, acidifier le pH du sirop et chauffer le sirop à plus de 25°C au cours de sa confection. Par la suite, s’il est conservé dans un contenant hermétique, il peut être stocké 6 à 12 mois entre 10 et 15 °C sans risque de modifications de ses paramètres physico-chimiques.

Les compléments alimentaires : quel intérêt?

Là encore, il s’agit d’une question complexe à laquelle l’ensemble des documents référencés ne donnent pas de réponse claire. La plupart des expérimentations concernant ce sujet sont exécutées dans le but de breveter un complément alimentaire efficace. Très souvent pourtant, les protocoles ne permettent pas de conclure à la véritable efficacité d’une posologie précise. Les auteurs ne comparent pas forcément toutes les modalités nécessaires, en faisant varier les conditions d’usage, sur des paramètres adaptés pendant une durée suffisamment longue.

Ainsi, ils ne peuvent conclure avec certitude aux effets positifs ou à l’absence d’effets secondaires de ces compléments alimentaires. De nombreuses études relatent l’expérimentation de doses excessives d’huiles essentielles, d’extraits de propolis ou spermidine qui ont provoqué la mort des abeilles. Un produit peut se révéler efficace sur un paramètre biologique et s’avérer néfaste sur un autre. Un probiotique peut, par exemple, améliorer un gène de l’immunité des abeilles, augmenter les bactéries intestinales bénéfiques, mais également accroître le nombre de spores de Nosema ceranae dans l’intestin et sur le plus long terme, engager le pronostic vital des abeilles.

À l’inverse, bon nombre de compléments alimentaires testés contre Nosema ceranae ou Varroa destructor (l’extrait d'Artemisia absinthium ou des particules de nano-argent) ont provoqué une diminution des parasites, mais causé aussi une mortalité accrue des abeilles. De plus, il est difficile de classer et d’identifier les compléments alimentaires réellement efficaces car les produits testés ne sont pas comparés à d’autres produits de même type existant sur le marché, seulement à un groupe d’abeilles témoin nourri exclusivement avec un sirop de sucres.

On peut malgré tout signaler un certain nombre d’articles scientifiques qui citent la vitamine C, les probiotiques à base de bactéries Lactobacillus, les algues ou la spiruline comme des compléments alimentaires efficaces : ils amélioreraient l’immunité des abeilles, les rendant plus résistantes aux parasites, augmentant leur survie hivernale et/ou favorisant le développement printanier des colonies. Les apports en huiles essentielles, extraits ou tisanes de plantes, teintures mères, et l'homéopathie peuvent également être des pistes de recherche à approfondir aux vues des articles recensés.

Que retenir des enseignements de cette étude bibliographique ? Les abeilles préfèrent consommer des sirops de saccharose à 30-50 %, de loin le sucre le plus bénéfique pour leur développement, leur santé et leur longévité (Tableau 1). Les sirops de saccharose fournis aux abeilles doivent être adaptés à la saison et à leurs besoins : un sirop de stimulation n’est peut-être pas utile, et s’il est administré, ce doit être sous la forme d’un sirop léger, en petites quantités régulières, en s’assurant que les réserves en pollen sont suffisantes.

À l’automne, il vaut mieux privilégier un sirop lourd, en grandes quantités hebdomadaires afin d’aider les colonies à compléter leurs réserves hivernales. Reste à élucider la question des risques d’adultération des miels liés à l’emploi de ces nourrissements sucrés. Le dernier article de ce dossier synthétise les connaissances recueillies à ce sujet dans les publications scientifiques passées en revue.

Tableau 1 : Tableau représentant le niveau de confiance des conclusions de notre analyse : TH = Très haute (plusieurs articles ou documents aux protocoles jugés robustes), H = Haute (1 ou 2 articles ou documents), M = Moyenne (les résultats des articles ou documents se contredisent), B = Basse (1 seul article ou document technique, non évalué par les pairs), TB = Très basse (pas d'article ou document recensé).

Auteurs.rices  : 

Garance Di Pasquale (ApiNutri Recherche)

Cécile Ferrus, Axel Decourtye (ITSAP-Institut de l’abeille)

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