Adultération du miel, impact économique et environnemental

Publié le 24/04/2024

Qualité des produits

Technico-économie

Quels risques du nourrissement sucré ?

Depuis plusieurs années, l’adultération des miels fait partie des principales préoccupations du secteur apicole. Elle peut être la conséquence d’un ajout volontaire de sucres dans le miel ou le résultat non intentionnel lié au nourrissement des colonies aux sucres, qui nous intéresse ici. Chacun sait qu’il ne faut pas alimenter les abeilles en période de miellée mais les colonies sont en revanche très régulièrement nourries avant pour s’assurer qu’elles comptent suffisamment d’abeilles. Un tel nourrissement peut-il impacter la qualité des miels récoltés ? L’étude bibliographique menée en partenariat par ApiNutri Recherche et l’ITSAP-Institut de l’abeille sur les nourrissements sucrés permet de livrer quelques éclairages utiles.

Adultération des miels, quelles clés de réponse ?

Peu d’articles scientifiques ont étudié le sujet de l’adultération du miel à la suite d’un nourrissement sucré. Et malheureusement, la plupart de ces travaux peuvent être remis en question compte tenu des limites des protocoles utilisés. En effet, certains auteurs prélèvent les échantillons de miel à analyser en même temps qu’ils nourrissent les colonies. D’autres ne fournissent pas suffisamment de détails sur la méthode de nourrissement, les quantités fournies ou sa périodicité pour que l’on puisse en tirer des conclusions. Parfois, le protocole est plus robuste, mais le nombre de répétitions est insuffisant.

Malgré tout, ces études semblent mettre en évidence l’influence des nourrissements sur la nature des miels échantillonnés, qu’il s’agisse d’apport de sirop ou de sucre candi, et qu’il ait eu lieu avant, pendant la miellée ou entre celle-ci et la récolte. Les variations constatées sur le miel peuvent concerner les teneurs en sucres du miel, le pH, l’acidité, l’activité anti-bactérienne, les taux d’invertase ou de glucose-oxydase, cette enzyme qui acidifie le pH du miel, transforme le glucose en acide gluconique et peroxyde d’hydrogène (deux substances qui agissent comme des conservateurs et empêchent le développement bactérien).

Les quantités de sucres exogènes retrouvées dans les miels après nourrissement sont très variables : parfois à peine détectables et, pour d’autres échantillons, les quantités sont de l’ordre de plusieurs grammes mais en général inférieur à 10 %. Un auteur stipule que ces modifications chimiques sont « similaires à l'insertion directe de sirop de sucre dans le miel ». Ce risque d’adultération semble fluctuer en fonction de différents facteurs : l’année, la miellée, la force de la colonie, sa génétique et bien sûr, la quantité d’aliment sucré donnée et le moment où cet apport est fourni par rapport à la période de miellée.

Deux études qui utilisent du sucre candi contenant des levures, pour nourrir les colonies en ont retrouvé des traces dans les miels extraits par la suite, et ce, plusieurs mois d’affilée. Ce problème commence d’ailleurs à être soulevé par bon nombre de laboratoires d’analyses. Si les levures présentes dans les nourrissements sucrés peuvent être identifiées dans le miel, qu’en est-il des autres compléments alimentaires tels que les huiles essentielles, les extraits de plantes, les vitamines, etc. ? Le faible nombre d’études concernant ce sujet ne nous permet pas de répondre à cette question de manière certaine mais un article en particulier peut nous apporter un premier éclaircissement. En effet, dans cette expérimentation, l’ajout de linalol, un composant naturel des miels de citron, dans des sirops de sucre, a provoqué des modifications significatives des miels produits par ces colonies, en comparaison de ceux issus d’abeilles butinant uniquement les nectars de citronniers. En effet, le miel issu de cette expérimentation comportait des dérivés du linalol qu’on retrouve également dans les miels de citronnier, certainement issus du linalol ajouté dans les sirops et modifié grâce aux enzymes de l’abeille. Mais contrairement au miel de citronnier, il demeurait une grande partie de ce linalol intact dans le produit récolté. On est évidemment tenté de s’interroger sur l’adultération des miels si les nourrissements ont lieu plusieurs semaines, voire plusieurs mois, avant la miellée.

Transfert de réserves vers les hausses : ce que dit la bibliographie ?

Au cours de notre exploration bibliographique, nous avons pu trouver 5 articles scientifiques et 3 comptes rendus d’essais expérimentant les transferts de sirop, de nectar ou de miel des cadres de corps vers ceux des hausses. Il en ressort que l’ensemble des réserves stockées dans les cadres fait l’objet d’importantes relocalisations au sein de la ruche. Ces flux sont dépendants de l’espace disponible pour le stockage dans les cadres. Ainsi, la relocalisation est associée à la production de couvain. Les ouvrières peuvent vider les cellules du cadre afin de libérer de l'espace pour l'élevage du couvain. Ces transferts dans le corps ont donc lieu en fonction du développement ou de la régression du couvain ainsi que des apports alimentaires, nectar et pollen. Dès la pose des hausses et leur occupation par les abeilles, un flux ascendant de nourriture se produit qui ne concerne pas seulement le nectar fraîchement récolté mais aussi, des provisions plus anciennes. Ce mouvement du corps vers la hausse est général : les différents auteurs constatent son existence dans toutes les ruches étudiées, mais son importance varie selon la colonie.

Dans l’état actuel de nos connaissances, la répartition, dans le temps et dans l’espace de la ruche, semble dûe au hasard à moins que des règles sous-jacentes ne soient encore connues. En revanche, d’après les résultats de certains essais, il est probable que les quantités de sirop retrouvées dans les hausses diminuent après nourrissement avec le temps. Cette dilution est plus ou moins marquée en fonction de l’apport de nouveaux nectars, leur nature et leur répartition sur le cadre. Les résultats de ces essais, agrégés aux informations recueillies dans la bibliographie scientifique, permettent de penser que pour réduire le risque d’adultération, il vaudrait mieux apporter des sirops de manière massive et hebdomadaire plutôt que d’administrer de petites quantités, régulièrement. En effet, certains auteurs supposent que les apports réguliers poussent les abeilles à restructurer les réserves, à récupérer le miel ou le nectar contenant les sirops dans les corps de la ruche et à les faire remonter dans les hausses. Malgré cette hypothèse, il faut rester vigilant car les résultats obtenus dans d’autres études scientifiques tendent à montrer que l’augmentation de la quantité de sirop fournie aux abeilles modifie davantage le profil de sucres des miels produits.

La concentration des apports en sirop influence également la consommation ou l’activité de stockage des abeilles. En effet, les solutions à faible concentration de sucre (30 %) semblent être consommées préférentiellement par rapport à des solutions à forte concentration (70 %), davantage stockées. Mais lorsqu’une solution à 50 % est disponible, elles consomment préférentiellement cette dernière et stockent les deux autres types de sirop. Dans ces études, les auteurs émettent l’hypothèse que cette concentration est privilégiée car plus adéquate à leurs besoins physiologiques.

Il est couramment rapporté par les apiculteurs que le candi est moins risqué en termes d'adultération que le nourrissement au sirop. Mais en analysant divers essais qui ont testés cette hypothèse, ce fait n’a pas pu être réellement corroboré : si cet aliment a pu être stocké dans les réserves du corps de ruches, certes en quantité moindre qu’avec le nourrissement au sirop, il n’y a pas eu d’évaluation dans les hausses et de plus les effectifs en colonies étaient réduits. Ce point mérite d’être approfondi.

Nourrir les colonies, à quel prix ?

Si les nourrissements sucrés et autres compléments alimentaires présentent un risque d’adultération des miels, cette pratique comporte un autre aspect négatif : son coût. Dans notre étude bibliographique, très peu d’articles, s’intéressant aux coûts de cette alimentation par rapport aux charges globales d’une exploitation, ont été recensés. Grâce à deux documents techniques publiés par l’ITSAP-Institut de l’abeille, on se rend compte que la quantité de nourrissement donnée aux colonies varie chaque année selon les disponibilités en ressources florales et les besoins des colonies, et qu’elle est globalement en augmentation ces 10 dernières années, malgré une variabilité annuelle.

Dans une première étude qui a eu lieu entre 2011 et 2016 auprès d’exploitations apicoles professionnelles, le nourrissement représentait 9 % en moyenne des charges de l’apiculteur, hors amortissement et frais financiers. Cette statistique porte sur plus de 80 exploitations, réparties sur toute la France, avec une quantité moyenne de produits glucidiques de 6,4 kg équivalent sucre[1] par colonie hivernée et par an. Dans une seconde étude, la quantité médiane annuelle de nourrissement glucidique, calculée sur 103 exploitations réparties en France, suivies entre 2011 et 2020, était de 7 kg équivalent sucre par colonie hivernée.

Les charges économiques et les bénéfices liés aux nourrissements sucrés fluctuent selon la région, l’année, le climat, mais la médiane des charges de nourrissement sur l’ensemble des données de cette dernière étude, toutes exploitations, régions et années confondues, était de 8 euros HT par colonie hivernée et par an. En Turquie, une étude évaluait en 2004 le coût des sirops de nourrissement à 6,68% du total des coûts de production des apiculteurs professionnels, tandis qu’au Canada en 1997, le coût du sirop de sucre était estimé à environ 11% de ce montant.

Par ailleurs, en 2023, une étude a estimé le coût d’un nourrissement fourni pendant 3 semaines à des colonies avec un sirop de sucre seul (1,29 € par colonie) comparé à un sirop de sucre contenant des huiles essentielles (de basilic, à 1,50 € par colonie ; de cannelle, de genévrier, d’origan et de thym, à 1,44 € par colonie ; de girofle, menthe et romarin enfin, à 1,47 € par colonie). Les revenus issus de la vente de miel de colza obtenus étaient plus élevés pour les miels des ruches ayant été nourries avec une alimentation complémentaire à base d'huiles essentielles par rapport aux miels issus de ruches témoins nourries uniquement au sirop de sucre. Le bénéfice obtenu grâce à des rendements plus élevés dans le cas de l'utilisation des huiles essentielles étudiées était de l'ordre de 109 à 144 € par colonie.

Empreinte carbone et nourrissement

Enfin, nous avons pu recenser deux études sur l’empreinte carbone de pratiques apicoles, incluant le nourrissement. Pour rappel, celle-ci évalue les émissions de gaz à effet de serre tout au long du cycle de vie du miel, et plus précisément les émissions de dioxyde de carbone, d'oxyde nitreux et de méthane. Dans ce but, des données d’exploitations apicoles sur la production annuelle de miel, sur les autres produits de la ruche, les emplacements géographiques des ruchers, les mielleries, les technologies utilisées et la consommation de carburant et d'énergie qu’elles nécessitent ont été collectées. Les empreintes carbone variaient en 2021 en Italie de 1,40 à 2,20 kg d'équivalent CO2e par kg de miel pour une apiculture transhumante et de 0,38 à 0,48 kg CO2e par kg de miel pour une apiculture non-transhumante.

Les déplacements pour la gestion des ruches (entre 13 et 44 km par ruche en moyenne en fonction des exploitations) représentaient le principal impact sur l’environnement dans les systèmes apicoles transhumants, tandis qu’il s’agissait de l'électricité pour les systèmes sans pratiques de transhumance. En 2011, dans une précédente étude menée en Amérique, la distinction a été faite entre l’empreinte carbone des apiculteurs produisant et vendant leur miel, estimée à 0,37 à 1,06 kg CO2e par kg de miel produit et celle des conditionneurs de miel à grande échelle, dont la production de CO2e est évaluée à 0,08 à 0,16 kg par kg de miel produit. Ces résultats n'incluent pas les petits producteurs et les auto-emballeurs qui consomment moins d'énergie et de matériaux et ont donc de plus faibles émissions. Mais la gamme extrêmement large de valeurs, entre les différentes exploitations de ces 2 études, pour la distance de transport et les pratiques d'alimentation (ressources et nourrissement) ne nous permet pas d’établir une estimation concluante d'une valeur moyenne pour le miel.

Même si les protocoles utilisés dans les différentes études ne sont pas suffisamment standardisés pour établir les conditions de nourrissement sucré pouvant provoquer une adultération des miels, nous pouvons tout de même conclure que des risques réels existent et qu’il faut utiliser le nourrissement sucré ou les apports en compléments alimentaires avec parcimonie. Contrairement à ce que pensent bon nombre d’apiculteurs, nous manquons de démonstrations pour prouver que les candis sont moins susceptibles de provoquer des adultérations que les sirops. Il paraît désormais évident que les abeilles déplacent régulièrement les solutions sucrées fournies avant une miellée, et ce plusieurs mois auparavant, qu’elles conservent dans les cadres de corps de la ruche pour les remonter dans les hausses. Ces relocalisations dépendent de nombreux paramètres tels que la concentration en sucre des nectars présents dans l’environnement, la quantité de couvain, etc.

Les abeilles ont tendance à stocker les sirops à faible concentration (30 %) ou à forte concentration (70 %) et à consommer ceux à 50 %, correspondant mieux à leurs besoins, ou gardent le plus concentré et consomment le moins concentré si elles ne disposent pas d’intermédiaire. Néanmoins, d'autres études méritent d’être menées afin de clarifier les conditions dans lesquelles le nourrissement sucré risque d’induire l’adultération des miels. Il serait utile de confirmer notamment les premiers résultats en faveur d’un apport massif de nourrissement sucré plutôt qu’une alimentation régulière, en plus faible quantité et ce, afin de limiter les risques d’adultération. Il serait également intéressant de multiplier les études sur les coûts des produits de nourrissement et l’impact de leur utilisation sur les rendements obtenus. Cela permettrait de conclure à l’intérêt réel de ces pratiques en termes de bénéfices : la force de la colonie et sa productivité en miel.

Tableau 1 : Tableau représentant le niveau de confiance des conclusions de notre analyse : TH = Très haute (plusieurs articles ou documents aux protocoles jugés robustes), H = Haute (1 ou 2 articles ou documents), M = Moyenne (les résultats des articles ou documents se contredisent), B = Basse (1 seul article ou document technique, non évalué par les pairs), TB = Très basse (pas d'article ou document recensé).

Note

[1] Les produits distribués pour le nourrissement glucidique des colonies n’ont pas tous des concentrations en sucres équivalentes. Un taux de conversion est utilisé pour obtenir une quantité en « kg équivalent sucre », il correspond au taux de concentration en sucres du produit.

Auteurs.rices  : 

Garance Di Pasquale (ApiNutri Recherche)

Cécile Ferrus, Axel Decourtye (ITSAP-Institut de l’abeille)

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