Dispositifs de conservation de l'abeille noire : enquête exploratoire sur la diversité des notions et enjeux associés à ces dynamiques par les acteurs concernés.

Publié le 12/11/2025

Elevage et sélection

Les travaux sur la gestion de la biodiversité des animaux d’élevage se sont développés en abordant aussi bien les enjeux de conservation des populations animales locales que la valorisation de celles-ci et les interactions entre gestion et valorisation (voir par exemple l’ouvrage collectif Lauvie et al., 2023). Ils se sont donc appuyés sur des démarches souvent interdisciplinaires, et ont particulièrement eu recours aux études de cas, pour mieux connaitre la diversité des pratiques mises en œuvre par les acteurs concernés et les formes d’organisation associées.

Plus largement ils ont produit des connaissances à la fois sur les dimensions sociales, techniques et génétiques de la gestion de cette diversité (voir par exemple Labatut et Hooge, 2016, Perucho et al., 2021, Verrier et al., 2005). L’« Etude concernant l’actualisation, la définition et les exemples de valorisation des races locales, rustiques, menacées » a été l’occasion d’étendre la réflexion au cas des abeilles (INRAE, 2023). ).

Il existe peu de références bibliographiques sur la diversité des formes d'organisation de la conservation de l'abeille noire en France, surtout comparé aux publications qui ont été produites sur la conservation et la valorisation des races locales d’autres espèces d’élevage.

Le rapport de l’INRAE (2023) soulignait l’intérêt qu’il y aurait à réaliser d’une enquête sur les pratiques des conservatoires afin d’inventorier leur diversité actuelle, ce qu’elles permettent et les difficultés ou limites auxquelles elles sont confrontées. Il était aussi mentionné l’intérêt de caractériser la diversité de perception des enjeux de maintien de la diversité des populations d’abeilles (INRAE, 2023).

C’est dans cette perspective qu’a été initiée l’étude exploratoire dont les résultats sont synthétisés ici. Elle a été menée par l’INRAE de novembre 2023 à janvier 2024, dans le cadre d’un partenariat avec l’ITSAP. Elle avait pour objectif de rendre compte de la diversité des situations de conservation de l'abeille noire et des points de vue des acteurs qui sont concernés par ces dynamiques.

Méthode mise en œuvre:

L’étude s’étant déroulée sur un temps très court, la démarche mise en œuvre avait pour objectif initial de couvrir une diversité de situations tout en tenant compte de la contrainte de temps. Il était donc prévu d’inclure des enquêtes auprès d’acteurs concernés par des conservatoires d’abeille noire ayant été créés depuis un certain nombre d’années, c’est-à-dire disposant d’un certain recul historique, et de rendre compte de modalités d’organisations et localisations diverses. Pour remplir cet objectif, il était envisagé de réaliser des entretiens auprès d’acteurs d’au moins 2 conservatoires différents, en se fixant, du fait des contraintes de temps, un nombre d’enquêtes maximal de 20 au total.

Parmi les conservatoires initialement contactés, plusieurs n’ont pu être rencontrés, et ce du fait de différentes raisons. Les conservatoires qui ont finalement fait l’objet d’enquêtes ont été le conservatoire de Ouessant, le conservatoire de Savoie et le conservatoire des Landes de Gascogne. Quatorze personnes en tout ont été concernés par ces entretiens (la plupart à distance, c’est-à-dire par téléphone ou en visio, et certains de visu). Deux personnes d’une même structure ont été enquêtées en binôme, et trois personnes d’une même structure ont été enquêtées d’abord conjointement, puis par des entretiens individuels. Une diversité d’acteurs était concernée par ces enquêtes : apiculteurs, notamment bénévoles au sein d’un conservatoire, président(e)s ou anciens président(e)s des associations portant ces démarches, chargé(e)s de mission, animateur/rices ou technicien(ne)s/responsables apicole au sein des conservatoires ou de diverses structures concernées par ces dynamiques, chercheur/se etc.

Un guide d’entretien destiné à tous les acteurs directement impliqués dans la démarche de conservation avait été construit autour de quatre principaux thèmes : (1) présentation de l’acteur et de la structure ; (2) histoire de la dynamique ; (3) définition de l’abeille noire et interactions avec d’autres acteurs; (4) bilan et perspectives. Un guide d’entretien destiné aux acteurs accompagnant cette démarche avait quant à lui été construit autour de trois principaux thèmes: (1) présentation de l’acteur et de la structure ; (2) actions vis-à-vis des pollinisateurs, de l’apiculture et de l’abeille noire ; (3) points de vue sur les dynamiques de conservation présente dans le territoire.

L’analyse des entretiens a été menée en initiant une analyse thématique avec l’appui du logiciel NVivo 11, avec l’objectif de donner à voir la diversité de points de vue, au sein des conservatoires et entre conservatoires, en se concentrant principalement sur trois thématiques, là encore du fait des contraintes de temps:

    les notions associées à la définition de l’abeille noire et aux raisons de sa conservation

    les difficultés et contraintes rencontrées dans ces dynamiques

    les enjeux généraux de la conservation de l’abeille noire à moyen terme.

Synthèse des résultats :

Tout d’abord, l’analyse thématiques a permis d’identifier une diversité de notions associées à la définition de l’abeille et aux raisons de sa conservation. Une représentation schématique simplifiée des polarités thématiques ainsi identifiée est présentée dans la figure 1.

Ce schéma simplifié a été proposé à partir d’un schéma initialement élaboré par Noémie Litalien sur la base du contenu de l’analyse des entretiens, il s’agit d’une réinterprétation simplifiée de ce premier schéma, avec des reformulations simplifiées de certains thèmes.

Figure 1 : Représentation schématique simplifiée des polarités thématiques identifiées

Les notions associées à la définition de l’abeille noire et aux enjeux de sa conservation sont comme on peut le voir diverses et multidimensionnelles, revêtant pour certaines une dimension plus historique, ou mettant plus en exergue des enjeux environnementaux ou des enjeux techniques. Ces trois dimensions sont plutôt de grandes polarités, mais les notions évoquées se situent souvent entre plusieurs de ces dimensions et enjeux, plus ou moins proches d’un ou de l’autre pôle. Les discours des acteurs enquêtés confirment aussi que de nombreux arguments et enjeux justifient la mise en œuvre de démarche de conservation (là aussi en lien avec différentes dimensions ; potentiel pour le futur, diversité, résilience etc.). Les enquêtes ont également révélé des difficultés et contraintes auxquelles les démarches de conservations mises en œuvre sont confrontées. Celles-ci relèvent principalement de quatre ordres : - des enjeux ou difficultés liés à la localisation des zones conservatoires, notamment en terme de contraintes d’accès, de difficultés à trouver des zones isolées, mais aussi en termes de conditions de milieu (milieu non favorable à l’abeille ou avec une flore ne correspondant à son biotope, milieu soumis à des aléas climatique).

    des questions organisationnelles, ou de moyens financiers et humains.

    des questions de relations avec d’autres acteurs du territoire (par exemple quant à la perception de la dynamique, aux relations avec certains autres apiculteurs du territoire etc.)

    des questions techniques (par exemple liées à l’arrivée de varroa, ou à la taille des populations)

Enfin les principaux enjeux, à moyen terme, pour ces démarches, cités par les acteurs renvoient à des dimensions territoriales et organisationnelles (nécessité de zones dédiées notamment) et réglementaires (liés aux enjeux de reconnaissance et de protection), mais aussi à des dimensions plus sociales (nécessité de faire évoluer les points de vue/ de sensibiliser à ces démarche ou enjeux de renouvèlement des générations par exemple) ou à des enjeux plus globaux comme la conservation de la biodiversité en général.

Discussion et perspectives :

Du fait du temps limité dont nous disposions pour cette étude, l’analyse thématique s’est concentrée sur un petit nombre de thèmes. Une analyse plus exhaustive des entretiens aurait potentiellement pu faire émerger d’autres thèmes mettant en évidence d’autres éléments de caractérisation de ces démarches. Par ailleurs, du fait de ces mêmes contraintes de temps, le nombre d’acteurs enquêtés a été relativement peu important.

Nous pouvons faire l’hypothèse que plus de diversité de points de vue aurait pu être mise en évidence si un nombre plus important d’acteurs intra-démarche, mais aussi d’acteurs hors de démarche, avaient été rencontrés. De même, la diversité des types de démarches existants en France n’a pas pu être caractérisée du fait du petit nombre de démarches concernées par l’enquête.

Or il pourrait être intéressant de mieux connaitre cette diversité, selon par exemple les acteurs porteurs de ces démarches, les objectifs et enjeux mis en avant par ces acteurs, la diversité des autres acteurs impliqués et la façon dont ils s’organisent, les pratiques mises en œuvre etc. De plus certains types d’acteurs, non impliqués dans les démarches de conservation mais potentiellement concernés par elles ou interagissant avec elles, n’ont pas été rencontrés. Il pourrait par conséquent y avoir un intérêt à élargir le périmètre de l’enquête pour connaitre leurs pratiques et points de vue et la manière dont ils interagissent ou pourraient interagir avec ces démarches. On peut citer par exemples les apiculteurs à proximité des zones conservatoires mais non impliqués dans la démarche de conservation, les consommateurs de produits de la ruche, le grand public, etc.

En dehors des acteurs locaux, les pratiques et points de vue d’acteurs concernés par ces questions à d’autres niveaux d’organisation, notamment au niveau national, voire supra national, seraient aussi important à préciser. Ainsi, il serait important qu’une poursuite de ce travail d’enquête inclue les pratiques et point de vue de différents acteurs de la filière apicole, d’acteurs de l’institut technique de la filière, de la fédération des conservatoires, de chercheurs concernés par la thématique, dans différentes disciplines, mais aussi par exemple de la société internationale pour la conservation de Apis mellifera, ou encore d’acteurs contribuant à l’élaboration des politiques publiques.

Références

    INRAE, 2023, Étude concernant l’actualisation, la définition et les exemples de valorisation des races locales, rustiques, menacées, Volet 1 – Races menacées, Actualisation des listes de races menacées, Extension de la réflexion aux abeilles et aux espèces aquacoles.

    Labatut, J., and Hooge, S. (2016). Renouveler la gestion de ressources communes par la conception innovante ? Le cas d’une race locale au Pays basque. Natures Sciences Sociétés 24, 330.

    Lauvie, A., Audiot, A., and Verrier, E. (2023). "La biodiversité domestique. Vers de nouveaux liens entre élevage, territoires et société" QUAE.

    Perucho, L., Hadjigeorgiou, I., Lauvie, A., Moulin, C. H., Paoli, J. C., and Ligda, C. (2021). Local breeds and pastoral farming on the North Mediterranean shore: a univocal coevolution? An example of dairy sheep farming systems in Corsica (France) and Thessaly (Greece). Genetic Resources 2, 7-20.

    Verrier, E., Rognon, X., De Rochambeau, H., and Laloë, D. (2005). Les outils et méthodes de la génétique pour la caractérisation, le suivi et la gestion de la variabilité génétique des populations animales Ethnozootechnie.

Synthèse produite par Lauvie A. (INRAE UMR SELMET), Basso B. (INRAE abeilles et environnement), Decante D.(ITSAP – Institut de l’abeille), à partir du travail d’enquête, d’analyse et de synthèse produit par Litalien N. (INRAE UMR SELMET).

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