Présentation et point d’étape des expérimentations en cours sur le renouvellement du cheptel, dans le cadre du projet Durapi

Démarré en 2016, le projet Durapi porte sur la durabilité des exploitations apicoles professionnelles, la durabilité étant entendue comme un ensemble de performances économiques, sociales et environnementales . Un travail participatif est ainsi en cours, avec différents acteurs de la filière ou en lien avec celle-ci, pour étudier comment peut se définir la durabilité en apiculture et comment la caractériser et l’évaluer à l’échelle des exploitations.

Par ailleurs, un focus sur les pratiques de renouvellement du cheptel est intégré au projet : étant donné l’importance de ce renouvellement dans le fonctionnement actuel des exploitations, ces pratiques peuvent-elles avoir des conséquences sur la durabilité des exploitations ?

En effet, au-delà du nombre de colonies disponibles, les pratiques de gestion du renouvellement pourraient impacter les performances de ces colonies via l’évolution de leur qualité (adaptation de la génétique aux besoins de l’exploitation, qualité des produits d’élevage utilisés), ou encore via leur état sanitaire (diffusion de pathologies par exemple). Les stratégies de gestion du renouvellement du cheptel mises en place dans les exploitations apicoles sont très variables, et leurs conséquences en termes de durabilité des exploitations sont peu connues et non objectivées. Certaines exploitations vont ainsi renouveler leurs reines tous les ans, supposant un dynamisme plus fort des reines jeunes, tandis que d’autres ne cherchent pas à maîtriser l’âge des reines, sans que des références techniques soient disponibles sur ce sujet. De même, certaines exploitations sont autonomes en reines via un élevage sur l’exploitation, tandis que d’autres en achètent l’intégralité à l’extérieur. Entre ces extrêmes, il existe une grande diversité de situations. Les performances des différentes stratégies de renouvellement doivent donc être estimées objectivement, pour apporter des éléments de réponse quant à leurs conséquences en termes de durabilité pour l’exploitation.

Afin de disposer de références objectives sur ces impacts possibles des différentes stratégies de renouvellement du cheptel sur la durabilité des exploitations, deux actions principales sont menées en lien avec le renouvellement :

– Caractérisation des différentes stratégies de renouvellement du cheptel existantes à travers des enquêtes, et estimation de conséquences socio-économiques de ces stratégies de renouvellement (temps et organisation du travail, aspects économiques, adaptabilité du fonctionnement aux aléas annuels), au regard du fonctionnement global de l’exploitation.

– Expérimentations sur l’impact technique de différentes stratégies et pratiques de renouvellement : conséquences du renouvellement des reines dans les colonies, de l’environnement de fécondation des reines en lien avec la mise en place de ruches à mâles, et de l’origine des reines utilisées.

Dans cet article sont présentées ces 3 expérimentations menées dans le projet.

Expérimentation sur le renouvellement des reines dans les colonies

En 2016, une expérimentation visant à comparer d’un point de vue technique, sanitaire mais aussi d’un point de vue social (temps de travail, organisation nécessaire…) deux stratégies de gestion du renouvellement du cheptel a débuté. La moitié des 120 colonies intégrées dans l’expérimentation est remérée artificiellement tous les ans par une introduction de reines issues d’élevage (modalité de gestion dite « contrôlée »), tandis que l’autre n’a pas de contrôle du remérage (modalité de gestion dite « extensive »).
L’objectif est de mener sur le long terme cette comparaison, qui porte sur des stratégies globales différentes et pas uniquement sur des pratiques spécifiques. Les enquêtes sur le renouvellement, réalisées auprès d’apiculteurs en partenariat avec les ADA et le GPGR, ont donc permis de préciser les pratiques apicoles à mettre en place pour les différents aspects de la gestion des colonies, avec l’objectif de garantir la cohérence d’ensemble de chacune des deux stratégies testées. Il a ainsi été décidé que seules la méthode de renouvellement (remérage artificiel // pas de contrôle du remérage) et la méthode de création des essaims (introduction de cellule royale // élevage naturel) devaient différencier la modalité de gestion « contrôlée » de la modalité de gestion « extensive ».

Afin d’évaluer l’importance de la génétique dans ces choix de stratégies, deux origines d’abeilles sont également suivies dans chacune des modalités. Ces origines proviennent de deux apiculteurs pratiquant depuis longtemps chacun l’une des stratégies testées (cf. Illustration 1 et tableau 1).

Illustration 1 : Protocole de comparaison de deux stratégies de gestion du renouvellement du cheptel
Illustration 1 : Protocole de comparaison de deux stratégies de gestion du renouvellement du cheptel
Tableau 1 : Récapitulatif des modalités de gestion des 2 lots de l'expérimentation et des 2 origines d'abeilles intégrées dans l'expérimentation
Tableau 1 : Récapitulatif des modalités de gestion des 2 lots de l’expérimentation et des 2 origines d’abeilles intégrées dans l’expérimentation

En 2017, les colonies de l’expérimentation ont subi les mêmes aléas que celles des apiculteurs, avec une absence de production sur la miellée d’acacia et une production limitée sur lavande (16 Kg en moyenne). Les résultats montrent un effet « emplacement » important mais pas de différences significatives entre les modalités suivies.
Au total, 4 colonies sont mortes durant l’hiver 2016-17 et un peu plus d’une dizaine de colonies durant la saison. Au final, à l’entrée d’hiver 2017-2018, il reste donc une centaine de colonies qui se répartissent dans les différentes modalités :

Graphique 1 : Evolution du nombre de colonies par modalité depuis la mise en place de l’expérimentation jusqu’à l’automne 2017
Graphique 1 : Evolution du nombre de colonies par modalité depuis la mise en place de l’expérimentation jusqu’à l’automne 2017

Un des objectifs de gestion est de maintenir le nombre de 30 colonies par modalité à la fin du printemps : des essaims sont donc réalisés à partir des différents lots, pour pallier aux pertes que chacun de ces lots a subies. La création et la gestion des essaims se fait donc intra-lot, afin de comparer la capacité de chacune des modalités à maintenir le nombre de colonies productives. Les essaims ont tous été créés avec la même règle de décision au printemps : retrait des cadres de couvain pour maintenir les colonies sur 7 cadres de couvain maximum, puis introduction de cellule royale (pour la modalité de gestion Contrôlée) ou remérage naturel (pour la modalité de gestion Extensive).

Tableau 2 : Nombre d’essaims à l’entrée d’hivernage par modalité avec entre parenthèse le nombre d’essaims créés au printemps 2017
Tableau 2 : Nombre d’essaims à l’entrée d’hivernage par modalité avec entre parenthèse le nombre d’essaims créés au printemps 2017

On peut noter que la modalité de gestion « extensive » avec une génétique d’origine « contrôlée » est celle qui a subi le plus de pertes, les 8 essaims tirés des colonies de cette modalité ne permettant pas de remonter à 30 ruches à l’automne 2017 (tableau 2).

Comme prévu, toutes les colonies de la modalité de gestion « contrôlée » ont été remérées en fin d’été 2016 puis 2017. Il s’avère que le remérage naturel est assez important quelle que soit la modalité de gestion, puisqu’environ 50 % des 60 reines introduites à l’automne 2016, dans la modalité de gestion « Contrôlée », avaient été renouvelées naturellement avant l’automne 2017. Parmi les 60 reines introduites au printemps 2016 dans la modalité de gestion « Extensive », il en reste uniquement 18, les autres colonies vivantes ayant réalisé un remérage naturel entre temps.

Il s’agit bien sûr de premiers résultats, mais les tendances observées incitent à poursuivre l’expérimentation sur une durée importante.

Expérimentation sur l’environnement de fécondation des reines et l’importance des ruches à mâles

Une expérimentation sur l’importance des ruches à mâles pour maîtriser la fécondation des reines a été menée dans le cadre du stage de M2 (Science Technologie Santé – mention Ecosystème, agrosystème et développement durable – université de Picardie) de Sophie Hache, encadrée par Benjamin Basso, Coline Kouchner, Charlotte Rüger et Yves Le Conte.

Dans cette étude, le premier objectif est de déterminer si la distance ainsi que l’orientation par rapport à un rucher à mâles ont une influence sur la réussite de la fécondation de la reine et la qualité de cette fécondation. Le second objectif est de déterminer l’origine génétique des pères ayant fécondé les reines de l’expérimentation : les faux-bourdons fécondant les reines sont-ils bien issus des ruches à mâles, ou d’autres ruchers dans les environs ?

Pour cela nous avons testé différentes distances entre des ruchettes de fécondation avec reines vierges et un rucher à mâles, composé de 5 ruches à mâles (cf. illustration 2). Afin d’étudier la provenance des pères ayant fécondés les reines, tous les reproducteurs utilisés pour l’expérimentation proviennent de colonies de production de gelée royale, car cette génétique se distingue facilement, avec les outils moléculaires, des autres génétiques, nombreuses dans l’environnement de l’expérimentation.

Illustration 2 : Carte des emplacements des ruchettes à féconder (rouge) par rapport aux ruches à mâles (bleu)
Illustration 2 : Carte des emplacements des ruchettes à féconder (rouge) par rapport aux ruches à mâles (bleu)

Parmi les résultats originaux déjà obtenus, on peut citer des observations de rassemblements de mâles. En effet, des rassemblements de mâles ont été observés sur tous les ruchers de fécondation, ainsi qu’à différents endroits entre les ruchers (voir photo 1). Ces observations, réalisées à 5 m de hauteur maximum, ont été faites uniquement l’après-midi, et grâce à l’installation d’appâts (phéromones de reines ou reines vierges). La présence de 10 à 15 000 mâles dans les ruchettes de fécondation, associée à ces observations, permettent de s’assurer de la présence d’un grand nombre de mâles lors de l’expérimentation.
D’autre part, dans l’environnement de cette expérimentation et pour les modalités de distance testées, ni la distance, ni l’orientation n’ont influencé directement la réussite de la fécondation des reines (44 reines fécondées sur 45 reines vierges) ou la qualité de celle-ci.

Dans la suite de cette étude, en 2018, la dynamique de population à la sortie de l’hiver sera mesurée afin de connaître l’évolution de la colonie sur une année complète et une dissection de la spermathèque est envisagée (par l’INRA d’Avignon) afin d’évaluer le nombre de spermatozoïdes restant, un an environ après la fécondation.
L’analyse génétique permettant de connaître l’origine des mâles prélevés dans l’environnement ainsi que ceux s’étant accouplés aux reines vierges sera réalisée au printemps 2018 par l’INRA de Toulouse, dans le cadre du projet CIReine.

Photo 1 : Mise en évidence de rassemblements de faux bourdons
Photo 1 : Mise en évidence de rassemblements de faux bourdons

Expérimentation sur l’origine des reines utilisées

Dès 2015, un lot de reines « exotiques » a été intégré à la station de contrôle de performances de l’ITSAP-Institut de l’abeille afin de les comparer aux reines issues de sélections locales. Ces reines, testées en 2016, proviennent d’une des origines les plus vendues en France. L’objectif est de comparer un système d’exploitation achetant des reines dans le commerce sans autres critères que la disponibilité et le prix, aux systèmes se basant sur un travail de sélection local (au sein de l’exploitation ou non). La comparaison sera faite de manière globale, sans chercher à expliquer les différences observées par un paramètre précis (race, conditions d’élevage, de transport, etc…). Ce travail a été répété en 2017 avec l’introduction de reines dont le testage s’achèvera début 2018.

Plusieurs techniciens apicoles de l’ITSAP ont en partie été impliqués sur les expérimentations Durapi en 2017 : Anne-Laure Guirao, Antoine Sudan, Céline Gaillard, Pierre Lamy et Diane Roriz.

Dernière mise à jour

2018-03-12 11:32:32