Analyse de la littérature scientifique mondiale sur la recherche en apidologie 1975-2016

Dans le but de positionner ses travaux dans le contexte général de la recherche scientifique, l’ITSAP-Institut de l’abeille a réalisé, avec l’aide de l’Inra, une analyse bibliométrique sur la recherche mondiale en apidologie. Les publications scientifiques étant le reflet des travaux de recherche, leur analyse a permis d’identifier les acteurs (institutions, pays…), les domaines de recherche et leur évolution au cours du temps et ce à un niveau national ou international.

Méthodologie :

Cette étude s’appuie sur les publications scientifiques mondiales (articles originaux et synthèses) référencées dans Web of ScienceTM (WoSTM). Cette base couvre tous les domaines de la science et représente aujourd’hui la principale référence utilisée par la communauté scientifique mondiale.
Un corpus a été créé en faisant une recherche exhaustive des articles utilisant les termes liés aux abeilles dans leur titre, résumé et mots clés. Il a été enrichi en attribuant à chaque référence un domaine de recherche en lien avec les problématiques de la filière apicole, une localisation géographique et les institutions de recherche impliquées pour l’Europe.

Cette analyse, qui porte sur la période 1975-2016, tente d’apporter des réponses aux questions que se pose la filière apicole :

– Quels sont les principaux domaines de recherche étudiés ?
– Dans quels pays se fait cette recherche ?
– Comment les pays collaborent-ils entre eux ?
– Comment se positionne la France par rapport au reste du Monde ?
– Quels sont les acteurs de la recherche française ?
– Les produits de la recherche reflètent-ils les problématiques de la filière ?

Définitions :

– UE28 : il a été considéré l’Union Européenne des 28 états membres pour l’ensemble de la période (1975-2016), même si le nombre de pays de l’Union a évolué régulièrement depuis 1975.
– Taux de publications (%) : défini par l’Observatoire des sciences et techniques), il correspond au nombre de publications de l’acteur (une thématique, un pays, une institution…) divisé par le nombre de publications dans une entité de référence donnée (le nombre de publications du WoSTM, le monde…).
– Les taux de publications par pays, régions et institutions ont été calculés à partir des publications ayant des adresses auteurs.
– Taux de croissance annuel moyen (TCAM) a été choisi pour évaluer le nombre de publications sur une période étudiée. Cette méthode permet le calcul d’une variation moyenne au cours d’une période de temps donnée. Il est exprimé en pourcentage.

Figure 1 – Évolution annuelle du nombre de publications « abeilles » par rapport au nombre total de publications dans le WoSTM
Dernière extraction du WoSTM faite le 20 mars 2016, cette date ne garantit pas que toutes les publications aient été référencées pour cette année.

Figure 1

Tableau 1 – Taux de croissance annuel moyen (TCAM) pour le corpus « Abeilles » et l’ensemble du WoSTM par périodes.

Figure 2

Cette étude repose sur un corpus de 36 198 publications concernant l’abeille mellifère et les abeilles sauvages. La Figure 1 montre que le nombre de publications traitant d’apidologie n’a cessé d’augmenter durant les 42 ans que couvre notre étude, cette évolution suivant sensiblement la même pente que l’ensemble des publications mondiales référencées tous sujets confondus.
Dans le Tableau 1, la comparaison des taux de croissance annuel (TCAM) de la recherche en apidologie et de ceux de l’ensemble du WoSTM montre que la recherche en apidologie se caractérise par un dynamisme important. Une stagnation de l’évolution du nombre de publication sur la période 2013-2016 est à noter, tant pour la recherche en apidologie que pour l’ensemble du WoSTM.

Les domaines de recherche en apidologie

Les figures 2 et 3 montrent les principales thématiques étudiées par les scientifiques et les principaux mots clés retrouvés dans les publications.

Figure 3 4

Les abeilles les plus représentées dans les publications sont : l’abeille domestique qui est largement dominante (33,4 %), les bourdons (Bombus, bumblebee) et les Mélipones (Meliponini). Parmi les 7 familles d’abeilles, celle des Apidae représente à elle seule (47,3 %) des publications (Fig. 3).

Les principales thématiques (Fig. 2), sont :

– Plus d’un tiers des publications concerne la biologie (34,6 %). Cela illustre l’importance des travaux scientifiques portant sur l’approfondissement des connaissances de tel ou tel trait biologique des abeilles. Dans cette thématique, les mots clés les plus fréquents sont le comportement, le butinage, la taxonomie et les phéromones (Fig. 3).

– Les produits de la ruche et leur qualité représentent également une large part des publications (31,0 %). Ces travaux scientifiques portent sur la qualité des produits de la ruche, reliés aux enjeux de commercialisation et de sécurité alimentaire. Les publications portant sur la qualité du miel et son origine représentent 47,5 % de cette thématique, ceux sur la propolis représentent 19,4 % et 5,1 % sont sur la gelée royale (Fig.3).

– La fonction de pollinisation assurée par les abeilles est couramment citée dans les publications (13,5 %).

La part de la recherche sur les « Bioagresseurs » représente 11,3 % des publications et connait peu de variabilité dans le temps (de 10,2 % à 15,9 % depuis le milieu des années 80). Les données sur Varroa sp. représentent en moyenne 4 % de la littérature en apidologie (de 1,4 % au début des années 80 à 8,4 % au début des années 2000, avec un pic à 10,5 % en 1988. Depuis 2005 le taux varie entre 2,5 % et 4,0 %). L’effort de recherche sur Varroa sp. a été régulier du début des années 80 à aujourd’hui avec un taux d’accroissement moyen des publications sur varroa de 11,5 % entre 1977 (date de la 1ère publication) et 2016.

L’intensité de publication sur les virus reste faible (420 articles, soit 1,2 % des articles), bien qu’une nette augmentation soit notée depuis 2007, puisque 77,1 % des publications dans ce domaine ont été réalisées au cours de ces 10 dernières années. Le virus des ailes déformées est l’agent infectieux viral le plus étudié à travers le monde.
Le nombre de références mondiales sur Nosema sp. est légèrement supérieur à celui sur les virus (488 versus 420).

– Le domaine de l’« Écotoxicologie » sur les abeilles est également en constante augmentation, passant de 5,3 % des publications pour la période 1975-1995 à 8,3 % pour la période 2013-2016. Le sous-domaine des pesticides représente 70,2 % des travaux écotoxicologiques. Les familles de composés principalement étudiées sont les néonicotinoïdes (imidaclopride, thiaméthoxam, clothianidine…), les pyréthrinoïdes (tau-fluvalinate, deltaméthrine, cyperméthrine…) et les organophosphorés (couphamos, parathion, malathion…). Le nombre de publications sur les organophosphorés reste élevé malgré leur mise en marché datant de plus de soixante ans avec un taux d’accroissement moyen de 6,1 % sur l’ensemble de notre période d’étude. Rapporté au nombre d’années depuis leur mise sur le marché (au cours des années 90), les néonicotinoïdes sont la famille la plus étudiée (300 publications au total). Ces insecticides représentent 33,9 % des articles publiés sur les pesticides pour la période 2013-2016).

Finalement, la modélisation est une thématique significativement présente dans les travaux (5,5 %, avec une croissance de 13,7 % pour la période 2013-2016). Nous retrouvons ici de nombreux travaux qui n’étudient pas les abeilles mais qui appliquent dans les domaines de l’informatique, de l’ingénierie ou de la robotique des modèles mathématiques inspirés du fonctionnement de la ruche ou du butinage (Artificial Bee Colony).

Les principaux pays et zones géographiques publiant en apidologie

Entre 1975 et 2016, 149 pays ont publié en apidologie (Fig. 4). Les États-Unis tiennent le 1er rang des pays publiant (6909 publications). En Europe, les pays publiant le plus sont l’Allemagne (2660 publications), le Royaume-Uni (1928) et la France (1235).

Figure 4

L’UE 28 est la zone géographique contribuant le plus aux publications en apidologie, avec 36,0 % de la littérature, toutes périodes confondues. L’Amérique du Sud et l’Asie ont vu dernièrement leur contribution fortement s’accentuer, en passant de respectivement 4,6 et 5,5 % des publications entre 1975 et 1995 à 14,1 et 25,6 % pour la période 2013 2016. Entre ces deux périodes, la contribution des équipes d’Amérique du Nord a connu une forte baisse passant de 45,0 à 22,1 % (Fig. 5).

Figure 5

Figure 5 – Évolution de la contribution de chaque région géographique.

Ces 10 dernières années, les Pays-Bas, l’Italie, la France et la Grèce apparaissent comme des pays où la recherche s’est spécialisée en écotoxicologie. D’ailleurs, l’Europe contribue à la grande majorité des publications sur les pesticides (45,6 %), et plus particulièrement à celles concernant les néonicotinoïdes (70,0 %) et les organochlorés (50,7 %). La France contribue à 18,9 % des publications mondiales sur les néonicotinoïdes, à 32,4 % de celles sur les phénylpyrazoles (fipronil) et à 13,7 % sur les pyréthrinoïdes.

Les équipes européennes conservent un dynamisme de publication élevé concernant Varroa sp. avec 40,0% des publications réalisées depuis 1975 sur le sujet (59,6 % sur la période 2013 2016).
Les scientifiques européens sont auteurs ou co-auteurs de 50,8 % des publications sur Nosema sp., et plus particulièrement les institutions espagnoles qui participent à 15,2 % des publications ces dix dernières années (l’Espagne est présente dans 21,0 % des publications européennes sur le sujet entre 2013 et 2016).

L’Europe est très impliquée dans les recherches sur les virus en produisant près de 52,8 % des publications mondiales de la période 2013 2016

Les collaborations internationales (2013-2016)

Au niveau mondial, 26,0 % des publications sont réalisées en collaboration internationale. Cet effort de collaboration internationale est plus élevé en France, puisque 60,5 % des articles sont réalisés avec des collègues étrangers (Fig. 6).

Les collaborations françaises se font principalement avec des chercheurs situés aux États-Unis, en Allemagne, au Royaume-Uni, en Italie et en Suisse.

Figure 6

Figure 6 – Réseau de collaborations des scientifiques français (2013-2016) (seuls les pays ayant plus de 8 co-publications sont représentés.
La largeur des liens est proportionnelle au nombre de collaborations.)

La position de la France et les acteurs de la recherche française en apidologie (2013-2016)

Il est à souligner que la France présente un nombre important d’institutions qui publient en apidologie. Quatre institutions de recherche publique représentent 59,6 % des publications françaises (Inra, CNRS, Université de Toulouse, Anses). L’ITSAP-Institut de l’abeille arrive au 5ème rang des institutions françaises.

Enfin, on note que l’Inra est l’institution européenne publiant le plus sur les abeilles.

Si on met en regard, le rang de la France dans la production scientifique et son rang dans la production de miel mondiale : la France occupe la 24e place dans les principaux pays produisant du miel dans le monde, soit 1 % de la production mondiale, alors qu’elle se classe au 9e rang en nombre de publications en apidologie et à la 23e place pour les articles traitant plus particulièrement du miel (1,8 % des articles signés par un chercheur français portant sur le miel).

La recherche au regard des pertes de colonies

Tableau 2

Au travers de cette étude, il apparaît que les principales causes de pertes et d’affaiblissement des colonies d’abeilles domestisques sont prises en considération par la communauté scientifique.

– L’Angleterre et la France, qui sont parmi les pays ayant connu le plus de pertes de colonies, sont également parmi ceux ayant plus publié en apidologie (Tab. 2). Par contre, la Belgique, la Suède et le Danemark qui ont connu des pertes importantes durant les vingt dernières années ne se retrouvent pas parmi les pays leaders en apidologie. La Suède présente malgré tout une spécialisation de sa recherche en apidologie particulièrement élevées sur les virus de l’abeille mellifère et sur Nosema sp.

– Les pesticides sont majoritairement étudiés en Europe. Le front de connaissances a largement évolué ces 10 dernières années (2007-2016) grâce aux travaux des scientifiques français (parmi les 8 publications les plus citées, 4 sont signées par des français ). Ces publications participent à la remise en question des procédures réglementaires actuelles sur l’évaluation des pesticides.

– L’effort de publication des scientifiques sur Varroa sp. est constant et important. En France, ces publications représentaient 4,7 % de la production mondiale pour la période 1975-1995, elles représentent 8,4 % de cette production pour la période 2013-2016. Aujourd’hui, ces travaux de recherche doivent déboucher sur des moyens de protection opérationnels car la filière reste démunie pour acquérir un cheptel exempt de cette pression perpétuelle.

– L’effort de recherche sur les virus et sur Nosema sp. a augmenté de manière significative durant les dix dernières années. Les nouveaux moyens d’identification et de quantification des virus expliquent cela. Concernant Nosema sp., cela coïncide avec la prise de conscience de la forte prévalence de Nosema ceranae dans les ruchers européens.

– Les ressources alimentaires et leur possible rôle dans les problèmes rencontrés par les apiculteurs restent encore peu étudiés.

– Le déclin des pollinisateurs et le lien entre les abeilles et la pollinisation sont des sujets dont l’étude augmente régulièrement.

Beaucoup de travaux scientifiques reflètent un état de connaissances académiques sur les abeilles ou sur ses bioagresseurs. La traduction de ces connaissances académiques en outils ou méthodes transférables vers la filière restent souvent à réaliser.

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[1] – Bonmatin, JM., Giorio, C., Girolami, V. et al. Environmental fate and exposure ; neonicotinoids and fipronil. Environ Sci Pollut Res (2015) 22: 35. doi:10.1007/s11356-014-3332-7

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– Pisa, L.W., Amaral-Rogers, V., Belzunces, L.P. et al. Effects of neonicotinoids and fipronil on non-target invertebrates. Environ Sci Pollut Res (2015) 22: 68. doi:10.1007/s11356-014-3471-x

– Desneux, N., Decourtye, A., Delpuech, JM. The sublethal effects of pesticides on beneficial arthropods. Annual Review of Entomology (2007) vol.52 : 81-106. Doi:10.1146/annurev.ento.52.110405.091440

Dernière mise à jour

2017-10-02 21:30:27