Exposition des abeilles aux produits phytosanitaires

Objectiver l’exposition des abeilles aux produits phytosanitaires et développer des outils d’évaluation du risque

En France, les produits phytosanitaires (PP) sont utilisés principalement du début du printemps jusqu’à la fin de l’automne et facilitent en particulier la production des denrées alimentaires (céréales, fruits, légumes) et des plantes ornementales. Toutefois, leur utilisation en pulvérisation, enrobage de semences ou en fumigation contamine l’habitat et les ressources alimentaires de nombreuses espèces pollinisatrices dont les abeilles mellifères. L’exposition chronique des colonies qui en résulte a longtemps été négligée et absente des schémas établis dans les procédures d’évaluation du risque. Compte tenu des avancées récentes sur la toxicité chronique de ces substances, l’Autorité européenne de la sécurité des aliments (EFSA) a rédigé une directive (guideline) favorisant la prise en compte de toutes les voies d’exposition dans les procédures d’évaluation du risque adoptées par chacun des États membres (EFSA, 2012). Plus précisément, c’est l’exposition de tous les individus de la colonie (butineuses, nourrices, larves, reines et faux bourdons) qui est considérée et concerne à la fois les voies orale et topique. Ainsi par exemple, on estime qu’une abeille nourrice est exposée quotidiennement aux résidus de PP contenus dans les 40 à 60 mg de miel et les 12 mg de pain d’abeille qu’elle ingère et dans les 6,5 à 12 mg de pollen avec lesquels elle rentre en contact (EFSA, 2012).

À l’origine de cette prise en compte, les travaux de recherche conduits notamment en France [1], en Espagne [2] et en Allemagne [3] sur la contamination des matrices apicoles (cire, miel, pollen, pain d’abeille…) témoignent en effet d’une exposition régulière des abeilles à de faibles quantités de PP. Pour aller plus loin et accompagner l’évolution des procédures d’évaluation du risque, des observatoires visant à évaluer spécifiquement l’exposition de colonies exploitant des cultures d’intérêt apicole ont été mis en place. C’est le cas des observatoires créés à l’occasion de projets de recherche impliquant l’UMT PrADE. Il s’agit notamment des projets « lavande »((Le projet Lavande est porté par André Kretzschmar (BioSP – CIAM – Inra) et financé par le programme communautaire pour l’apiculture et le Conseil Régional de Rhône Alpes)) et « colza » [4]  dans lesquels l’origine et la contamination des pollens de trappe et/ou de miel frais a été suivie au cours des miellées. Un autre observatoire visant cette fois à décrire l’exposition des colonies lors de leur mise en hivernage a également été mis en place dans le cadre du projet Résapi [5].

Globalement, les premières observations confirment que l’alimentation de l’abeille est très régulièrement contaminée par de faibles quantités des PP (Tableau 1). Par exemple, ce sont respectivement 87 % et 69 % des pollens analysés dans le cadre des observatoires « colza » et « lavande » qui étaient contaminés par au moins un résidu de PP. Dans l’ensemble, les résidus les plus fréquemment détectés sont des fongicides (e.g carboxamide, chlorinitriles, triazole et triazolines). Des insecticides (e.g organophosphoré, carbamate, et néonicotinoïde) sont également retrouvés mais à des fréquences moins importantes. Outre la contamination régulière de l’alimentation des abeilles, ces observations font état d’une exposition concomitante à plusieurs PP, appartenant le plus souvent à des familles chimiques différentes. Il a pu être observé par exemple, qu’une des colonies suivies dans le cadre du projet « lavande »,  avait été exposée à plus d’une vingtaine PP via les pollens qu’elle avait collectés au cours des 12 premiers jours de la miellée. La majorité des pollens collectés par cette colonie ne provenaient pas de plantes cultivées mais d’une flore naturelle retrouvée dans les surfaces d’interstice.

Ces précisions permettent ainsi d’objectiver le stress chimique qui s’exerce réellement sur les colonies d’abeilles dans des agrosystèmes différents et d’alimenter les réflexions sur la conception d’indicateurs synthétiques prenant en compte les effets chroniques et cumulatifs des PP dans l’évaluation du risque pour les abeilles (EFSA 2012).

Tableau 1 : Fréquence de contamination et nombre de résidus retrouvés dans l’alimentation des abeilles.
  Observatoire colza Observatoire colza Observatoire lavande Observatoire Résapi
Matrices miel frais pollen de trappe pollen de trappe pain d’abeille
Echantillons analysés 16 38 52 132
Echantillons contaminés 6 33 36 49
Fréquence de contamination (%) 38 87 69> 37
Résidus détectés 8 30 40 28

Références

EFSA Panel on Plant Protection Products and their Residues (PPR).( 2012.) Scientific Opinion on the science behind the development of a risk assessment of Plant Protection Products on bees (Apis mellifera, Bombus spp. and solitary bees). EFSA Journal 10(5) 2668. [275 pp.] doi:10.2903/j.efsa.2012.2668. Available online: www.efsa.europa.eu/efsajournal

Chauzat, MP., et al., (2009). Influence of pesticide residues on honey bee (Hymenoptera: Apidae) colony health in France. Environ Entomol. Jun;38(3):514-23.

Chauzat, MP.,et al. (2006). A survey of pesticide residues in pollen loads collected by honey bees in France. J Econ Entomol. Apr;99(2):253-62.

Bernal, J.,et al. (2010). Overview of pesticide residues in stored pollen and their potential effect on bee colony (Apis mellifera) losses in Spain. J Econ Entomol. Dec;103(6):1964-71.

Genersch, E., et al. (2010). The German bee monitoring project: a long term study to understand periodically high winter losses of honey bee colonies. Apidologie 41(3): 332-352.

  1. Chauzat et al., 2006,2009 []
  2. Bernal et al., 2010 []
  3. Genersch et al., 2010 []
  4. Le projet colza est porté par Samuel Lefort (ITSAP) et Nicolas Cerrutti (CETIOM) et financé par des fonds propres []
  5. Le projet Résapi est porté par Axel Decourtye (ACTA) et financé par des fonds Casdar []
Dernière mise à jour

2015-07-31 15:15:26

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