Pertes de colonies au cours de l’hiver 2016 : le groupe de travail « Monitoring » de Coloss publie ses premiers résultats

Depuis 2008, l’ITSAP-Institut de l’abeille réalise une enquête nationale afin d’estimer les pertes hivernales de colonies en France. Dans un contexte général d’alerte sur les niveaux exceptionnels de pertes de colonies (CCD aux Etats-Unis, mortalités hivernales anormales en Europe) l’objectif partagé par de nombreuses structures de recherche et de développement était de quantifier leur niveau de pertes national et d’étudier les causes de ces pertes. Le réseau Coloss, association de recherche visant à harmoniser les méthodologies appliquées à la recherche et l’expérimentation en apiculture, s’est en partie structuré autour de cette thématique avec parmi ses projets de base le groupe de travail « Monitoring ». L’objectif du groupe de travail « Monitoring » est d’harmoniser la méthodologie d’enquête (voir Coloss BeeBook volume 2) et le questionnaire utilisé pour quantifier les pertes hivernales afin de mettre en commun les résultats pour les analyser. Le questionnaire est revu chaque année par le groupe de travail avant la diffusion de l’enquête en sortie d’hiver, avec la possibilité d’ajouter des questions propres à la situation d’un pays participant ou bien d’en retirer si elles ne sont pas pertinentes (par exemple certains pays du nord de l’Europe ont encore des territoires indemnes de varroas). Les questions concernent l’identité de l’apiculteur et sa localisation ainsi que celle de ses ruchers d’hivernage, le nombre de colonies hivernées ainsi que le nombre de colonies perdues (selon plusieurs catégories : colonies mortes ou colonies ayant un problème de reine insolvable) mais aussi des éléments relatifs aux symptômes observés sur les colonies perdues, l’âge des reines et les parcours des ruchers, les nourrissements réalisés ainsi que la surveillance et les traitements réalisés contre Varroa.

Depuis la création du groupe de travail, l’ITSAP-Institut de l’abeille y a régulièrement participé pour la France et y a communiqué les résultats de son enquête (voir figure 1)[1] mais ne diffuse le questionnaire Coloss pour son enquête que depuis l’hiver 2013/14. Aujourd’hui ce groupe de travail est co-animé par Robert Brodschneider de l’Institut de Zoologie à l’Université de Graz (Autriche) et Alison Gray du département de mathématiques et statistiques de l’Université Strathclyde de Glasgow (Ecosse), avec l’implication particulière de Romée van der Zee du Centre de Recherche sur les (NCB) abeilles aux Pays-Bas pour l’analyse des données depuis le début des enquêtes. Plus d’une vingtaine de pays européens, dont la France, ont diffusé l’enquête Coloss pour l’hiver 2015/2016, ainsi que la Turquie et l’Etat d’Israël. Une note scientifique (Brodschneider et al., 2016) vient d’être publiée dans le « Journal of Apicultural Research » de novembre 2016 discutant les résultats préliminaires obtenus lors de cette campagne[2].

Une approche des pertes hivernales différente de celle adoptée en France par l’ITSAP-Institut de l’abeille

Une des particularités de l’enquête Coloss est son approche très « biologique » des pertes : sont considérées comme perdues uniquement les colonies mortes en sortie d’hiver ou ayant un problème de reine que l’apiculteur n’a pu résoudre. Ainsi les colonies malades ou faibles mais encore vivantes, et les colonies ayant un problème de reine que l’apiculteur a pu sauver en y introduisant une nouvelle reine ne sont pas considérées comme des pertes. Cette approche diffère de celle plus pragmatique adoptée par l’ITSAP-Institut de l’abeille depuis le début de ses enquêtes, considérant comme pertes aussi bien les colonies mortes que celles ne repartant pas dans un circuit de production pour différentes raisons. Ainsi la différence entre les deux approches concerne essentiellement les colonies faibles, que le questionnaire Coloss quantifie mais pour lesquelles aucune information complémentaire n’est demandée. L’ITSAP-Institut de l’abeille a ainsi communiqué le chiffre de 20,2 % (+/-  3,5) de pertes hivernales en 2016 lorsque Coloss ne considérait que 13,4 % de pertes (voir tableau 1), la différence correspondant aux colonies faibles en sortie d’hiver soit 6,8 % des colonies hivernées.

Une participation à l’enquête hétérogène selon les pays.

Vingt-neuf pays, dont la France, ont participé à l’enquête Coloss sur les pertes de colonies au cours de l’hiver 2015/2016 (voir tableau 1). La méthodologie d’enquête repose sur la diffusion la plus large du questionnaire auprès des apiculteurs par plusieurs canaux : questionnaire accessible sur internet, diffusé par les revues apicoles ou auprès de grossistes en matériel etc. du fait de l’absence de recensement exact des apiculteurs dans de nombreux pays : il ne peut y avoir de tirage au sort pour désigner un panel d’apiculteurs à enquêter. Les résultats obtenus ne peuvent donc pas être extrapolés et ne représentent que les pertes de ceux qui ont répondu au questionnaire.

Au total 19 952 réponses valides ont été obtenues auprès d’apiculteurs qui ont répondu à des questions sur la survie mais aussi d’autres paramètres concernant leurs colonies hivernées. L’étude repose sur 421 238 colonies d’abeilles hivernées.

Si l’on considère la population d’apiculteurs de chaque pays, ceux ayant eu le plus fort taux de participation sont la Norvège (environ 21 % des apiculteurs), les Pays Bas (20 % de participation), le Danemark (19 %), la Suède (15%) et l’Irlande (14 %). La France n’obtient que 1 % de participation (voir tableau 1).

Un taux de pertes hivernales en Europe de 12 % en 2016.

Le taux de pertes global en sortie d’hiver est estimé à 12,0 % (+/-  0,2), pertes réparties entre 7,6 % (+/- 0,2) de colonies retrouvées mortes ou la ruche étant vide et 4,4 % (+/- 0,1) de colonies ayant un problème de reine que l’apiculteur n’a pu résoudre. En 2015, le taux de pertes calculé pour les 31 pays participant, incluant l’Egypte et la Russie, était de 17,4 % (intégrant les colonies perdues du fait d’un problème de reine).

Les pays ayant obtenu les pertes les plus importantes sont : l’Irelande et l’Irelande du Nord (respectivement 29,5 et 28,2 %) suivis du Pays de Galles (22,4 %) et de l’Espagne (22,1 %) (voir figure 2). Avec respectivement 18,7 et 18,0 % de pertes la Lituanie et l’Ecosse se situent entre les pays les plus concernés (précédemment cités) et un groupe de sept pays obtenant de 14 à 16,5 % de pertes en moyenne. Les pays ayant eu le moins de pertes en 2016 sont la République Tchèque, la Macédoine, l’Autriche, et la Slovaquie avec moins de 10 % de pertes. La France, avec 13,4 +/-1,3 % de pertes en moyenne ne se distingue pas de la moyenne globale de l’étude.

Des régions à risque fluctuant d’une année à l’autre

Les participants à l’étude ont fourni des jeux de données plus ou moins complets, avec parfois de forts déséquilibres dans le nombre de réponses selon les régions d’un même pays. Ainsi toutes les régions ne sont pas représentées sur la carte, seules celles pour lesquelles au moins six apiculteurs ont répondu ont été retenues. Cette représentation permet d’obtenir une vision plus détaillée de la localisation des zones à risque (voir figure 2) et fait ressortir des zones à risque en Ecosse, au Danemark, en Suède et en France mais aussi dans certaines régions d’Europe de l’est. Globalement, ce sont les régions du nord et de l’ouest de l’Europe qui ont eu les pertes les plus importantes en 2016 alors qu’en 2015 les taux de perte les plus élevés étaient localisés en Europe centrale et de l’est (voir figure 3).

Des pertes plus importantes chez les apiculteurs hivernant moins de 50 colonies

Dans un premier temps, le nombre de colonies hivernées par chacun des répondants a été analysé comme facteur de risque. Les groupes constitués ont regroupé les apiculteurs hivernant de 1 à 50 colonies (petits cheptels) ; de 51 à 150 colonies (cheptels moyens) et de 151 colonies ou plus (cheptels importants). De façon générale et dans la plupart des pays participant à l’enquête, les petits cheptels ont eu significativement plus de pertes que les cheptels moyens ou importants (quasi-single factor binomial GzLM ; p<=0,001).

Des facteurs de risque restant à identifier pour cette année

Pour 2016, le facteur climatique a été mis en avant par R. van der Zee, qui réalise une partie du traitement du jeu de données. Elle met en avant les faibles températures du printemps et de début d’été 2016 (en moyenne 12,8 à 14,j4°C) dans le nord de l’Europe (Norvège, Ecosse, Suède, Danemark et Irelande) pour expliquer les niveaux élevés de pertes de ces pays. Mais d’autres facteurs de risque ne sont pas exclus et restent à analyser, comme le rôle du parasite Varroa destructor. En effet, les facteurs de risque pour la survie hivernale identifiés lors de l’étude réalisée en 2012/2013 avec 19 pays participants avaient été : les traitements inappropriés contre Varroa destructor, le butinage des abeilles sur certaines cultures (colza et maïs), l’occurrence de problèmes de reine pendant l’été, et la présence de jeunes reines dans les colonies hivernant (van der Zee et al., 2014).

Des analyses plus poussées des facteurs de risque restent à réaliser, en particulier concernant les pertes dues à un problème de reine

Les pertes du fait de problème de reine ne pouvant être remplacée sont les plus en Irelande du Nord (13,9 %), en Irelande (12,6 %), au Pays de Galles (10,3 %) et en Espagne (6,7 %), pays qui obtiennent les taux de perte les plus importants. En France les pertes du fait d’un problème de reine concernent 3,8 % des colonies hivernées en 2016. Ces cas demanderont des investigations plus poussées d’après les responsables de l’étude, en particulier pour établir comment le renouvellement de reine en cours de saison permet de limiter ce risque.

Le questionnaire interrogeait aussi les apiculteurs sur la présence de symptômes souvent observés dans les cas de mortalité de colonies mais encore peu étudiés. Ces facteurs feront aussi l’objet de futures analyses.

Bibliographie :

Robert Brodschneider, Alison Gray, Romée van der Zee, Noureddine Adjlane, Valters Brusbardis, Jean-Daniel Charrière, Robert Chlebo, Mary F Coffey, Karl Crailsheim, Bjørn Dahle, Jiří Danihlík, Ellen Danneels, Dirk C de Graaf, Marica Maja Dražić, Mariia Fedoriak, Ivan Forsythe, Miroljub Golubovski, Ales Gregorc, Urszula Grzęda, IanHubbuck, Rahşan İvgin Tunca, Lassi Kauko, Ole Kilpinen, Justinas Kretavicius, PrebenKristiansen, Maritta Martikkala, Raquel Martín-Hernández, Franco Mutinelli, Magnus Peterson, Christoph Otten, Aslı Ozkirim, Aivar Raudmets, Noa Simon-Delso, Victoria Soroker, Grazyna Topolska, Julien Vallon, Flemming Vejsnæs & Saskia Woehl (2016) Preliminary analysis of

loss rates of honey bee colonies during winter 2015/16 from the COLOSS survey, Journal ofApicultural Research, 55:5, 375-378, DOI: 10.1080/00218839.2016.1260240

Romée van der Zee, Robert Brodschneider, Valters Brusbardis, Jean-Daniel Charrière, Robert Chlebo, Mary F Coffey, Bjørn Dahle, Marica M Drazic, Lassi Kauko, Justinas Kretavicius, Preben Kristiansen, Franco Mutinelli, Christoph Otten, Magnus Peterson, Aivar Raudmets, Violeta Santrac, Ari Seppälä, Victoria Soroker, Grażyna Topolska, Flemming Vejsnæs & Alison Gray (2014) Results of international standardised beekeeper surveys of colony losses for winter 2012–2013: analysis of winter loss rates and mixed effects modelling of risk factors for winter loss, Journal of Apicultural Research, 53:1, 19-34, DOI: 10.3896/IBRA.1.53.1.02

Poster

Figure 1 : Poster sur les pertes hivernales en France pour l’hiver 2008/2009 présenté au VI Coloss meeting à Ankara en septembre 2010.

Tableau

Tableau 1 : Données concernant les participants à l’enquête « pertes » du groupe Monitoring de Coloss pour l’hiver 2015/2016.

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 Figure 2 : Cartographie du risque relatif de pertes hivernales 2016 selon la région (pour les régions ayant obtenu un nombre de réponses suffisant soit 6 apiculteurs ou plus). Les régions pour lesquelles le taux de pertes est significativement supérieur ou inférieur à la moyenne générale (soit 12,0 % incluant les pertes dues aux problèmes de reine) sont indiquées respectivement en rouge et vert (carte R. van der Zee).

risque-2 Figure 3 : Cartographie du risque relatif de pertes hivernales 2015 selon la région. Les régions pour lesquelles le taux de pertes est significativement supérieur ou inférieur à la moyenne générale (soit 14,4 % n’incluant pas les pertes dues aux problèmes de reine représentant 3 % des pertes) sont indiquées respectivement en rouge et vert (carte R. van der Zee).

[1] Par ailleurs, l’ITSAP-Institut de l’abeille a édité en 2012 le cahier technique « Hivernage et pertes de colonies chez les apiculteurs professionnels français » détaillant les résultats de quatre années d’enquêtes auprès des apiculteurs professionnels, en collaboration avec les associations régionales de développement apicole (ADA) et l’appui du service Biométrie de l’Institut de l’élevage. Le cahier est disponible sur http://www.itsap.asso.fr/downloads/publications/cahier_technique_enquete_pertes_bd.pdf
[2] Voir la note sur http://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/00218839.2016.1260240

Dernière mise à jour

2017-04-23 17:55:01

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