Diversité des pratiques d’élevages de reines d’abeilles : quelles pratiques pour quel contexte d’exploitation ?

Cette synthèse reprend les grandes lignes d’un état des lieux des pratiques d’élevage de reines d’abeille réalisé dans le cadre d’un stage de fin d’études d’ingénieur UniLaSalle effectué de février à août 2017 au sein de l’ITSAP – Institut de l’Abeille, en collaboration avec l’ANERCEA et l’INRA de Toulouse. Ce travail doit permettre, à terme, d’aider à orienter le choix de pratiques des apiculteurs.

Introduction

Aujourd’hui l’élevage de reines est perçu comme une des solutions pour répondre aux nouveaux enjeux de l’apiculture du XXIe siècle. Face aux pertes de colonies, les apiculteurs ont un besoin croissant en reines et en essaims pour maintenir un cheptel de qualité. L’offre française en produit d’élevage ne permet pas de répondre à cette demande ce qui incite les apiculteurs à s’approvisionner à l’étranger.

Comment identifier une pratique d’élevage à mettre en place sur son exploitation alors que les techniques sont nombreuses, et que les références techniques et scientifiques objectives le sont beaucoup moins ?

L’objet de ce travail n’est pas d’évaluer les pratiques pour statuer qu’une pratique fonctionne mieux qu’une autre, mais d’avoir un aperçu de la diversité des pratiques et d’identifier la manière dont elles s’intègrent dans les exploitations.

Le constat d’une diversité

Afin d’encadrer l’étude il a été nécessaire de définir ce qui était entendu par le terme d’élevage de reines. La définition proposée consiste à considérer l’élevage comme une pratique permettant la production de reines d’abeilles dans l’objectif de maintenir des colonies en qualité et en quantité suffisantes pour optimiser la productivité d’une exploitation apicole et dans certains cas commercialiser des produits d’élevage.

On peut distinguer deux modes d’élevage, soit dit « naturel » en se basant sur la division d’une colonie qui va déclencher le réflexe d’élevage par les ouvrières, soit dit « artificiel » en se basant sur le transfert de larves d’une colonie vers une autre colonie (greffage) qui sera dédiée à l’élevage des reines.
C’est la méthode artificielle qui est la plus utilisée par les apiculteurs professionnels. De plus, elle permet de produire une grande quantité de reines à partir d’une seule colonie et avec une seule éleveuse.

Figure 1 : Elevage de reines avec la méthode artificielle
Figure 1 : Elevage de reines avec la méthode artificielle

La pratique d’élevage peut être perçue comme une succession d’opérations techniques allant du transfert de la larve jusqu’à l’utilisation de la reine. Le schéma suivant (Figure 2) énumère les étapes potentielles avec, à chaque fois, les différentes techniques possibles. L’apiculteur est donc face à de nombreuses combinaisons d’itinéraires techniques pour aboutir à la production d’une reine.

Figure 2 : Schéma synthétique des différentes étapes de l'élevage de reines d'abeilles.
Figure 2 : Schéma synthétique des différentes étapes de l’élevage de reines d’abeilles.

De manière à avoir un aperçu des différentes pratiques utilisées dans les exploitations, vingt apiculteurs ont été rencontrés via l’ANERCEA, l’ITSAP et les ADA. Il a été choisi de rencontrer des apiculteurs dans plusieurs régions de France, considérant qu’il puisse avoir une influence des conditions locales. Le choix des apiculteurs s’est également fait sur le nombre de reines produites et notamment s’ils utilisaient l’élevage comme un atelier de diversification.

Réalisation de l’étude

L’objectif était bien d’identifier les différentes pratiques d’élevage utilisées par les apiculteurs et non d’avoir une représentativité des pratiques en France. De manière à comprendre la raison de l’utilisation d’une pratique, il a été choisi d’analyser le contexte dans lequel elles s’intègrent. Regrouper les pratiques similaires a permis d’identifier les points communs de contexte.

Chacun des entretiens a duré environ deux heures pour aborder l’exploitation et son contexte, sa pratique d’élevage étape par étape, et l’intégration de l’élevage dans son exploitation.

Figure 3 : Carte des apiculteurs rencontrés pour l’étude.
Figure 3 : Carte des apiculteurs rencontrés pour l’étude.

La recherche bibliographique a permis de dresser le schéma synthétique des étapes d’élevage (Figure 2). Avec la réalisation d’analyses exploratoires, il a été possible de d’identifier cinq critères de diversités. Leur sélection s’est faite sur la pertinence de la représentation des apiculteurs rencontrés et sur leur capacité à discriminer les pratiques entre elles. L’analyse des pratiques a donc était faite avec : le nombre de reines produites, la technique d’amorçage des cellules, le type d’éleveuse, la gestion des cellules royales produites, et la gestion des mâles.

Comme différentes techniques sont possibles pour chacun des critères, elles ont été exposées sous forme de modalités. Par exemple, la Figure 4, présente les six modalités (techniques) possibles pour le critère « type d’éleveuse ». Chaque apiculteur s’est vu attribuer la modalité reflétant sa pratique pour le critère.

Figure 4 : Exemple de critère de diversité utilisé pour l'étude.
Figure 4 : Exemple de critère de diversité utilisé pour l’étude.

Au final, les cinq critères permettent de distinguer clairement 2 grands types de pratiques, bien que chaque apiculteur ai une pratique bien à lui et adaptée à ses besoins.

Deux types de pratiques observés

De manière globale, l’analyse a mis en avant le type d’éleveuse comme étant le critère le plus influent pour définir la pratique d’élevage. Il est important de souligner que l’éleveuse n’est qu’une étape dans l’élevage, et qu’elle ne conditionne pas le reste des étapes d’élevage tel que l’utilisation des nuclei de fécondation. En revanche, les objectifs des apiculteurs conditionnent le choix de l’éleveuse : d’un côté, le renouvellement du cheptel et de l’autre, la sélection et la commercialisation.

L’élevage pour l’auto renouvellement (8 apiculteurs)

Ce premier type de pratique clairement mis en évidence par l’analyse est marqué par l’utilisation d’une éleveuse orpheline, aussi appelé starter/finisseur.
Les apiculteurs utilisant cette pratique produisent environ 200 reines par an, dans l’objectif d’être autonome dans le renouvellement de leur propre cheptel et de produire quelques essaims pour la commercialisation.

Ce type de pratiques semble s’adapter à des modèles d’exploitations dont l’élevage n’est pas la priorité, mais reste un outil parmi les autres pour améliorer les performances de l’exploitation. Les étapes d’élevage sont minimisées de manière à optimiser leur outil de production tourné vers la production de miel. Les apiculteurs ont recours à la sélection des colonies souches pour le greffage, par contre la voie mâle est moins fréquemment considérée.

Figure 5 : Exemple de schéma résumant la pratique d'élevage pour le renouvellement du cheptel. CR10J : cellules royales de 10 jours. RF : reine fécondée.
Figure 5 : Exemple de schéma résumant la pratique d’élevage pour le renouvellement du cheptel. CR10J : cellules royales de 10 jours. RF : reine fécondée.

Il est possible de créer un sous-groupe, dont la pratique est simplifiée au maximum. Ils utilisent comme éleveuse un essaim orphelin à utilisation unique et les cellules royales sont directement introduites dans des essaims pour renouveler le cheptel. Ils font le choix de consacrer très peu de temps à l’élevage tout en maîtrisant la qualité de leur cheptel de manière autonome. L’élevage est ainsi indépendant de la production de miel et permet une grande flexibilité puisque l’éleveuse est faite sur mesure en fonction du nombre d’essaims qui ont besoin d’une cellule royale.

L’élevage continu (9 apiculteurs)

Le second type de pratique est marqué par l’utilisation d’éleveuses avec reines isolée dont le système cloake.

La présence de la reine, qui est maintenue isolée de la partie élevage, permet de maintenir une colonie dynamique et puissante qui fournira une quantité suffisante de jeunes abeilles pour prendre en charge les cellules royales. Les larves royales sont ainsi nourries de manière abondante dans le temps. De manière à maximiser le taux de prise en charge des cellules dans l’éleveuse, les apiculteurs ont majoritairement recourt à l’utilisation d’un starter. Le risque d’essaimage est amplifié par la surpopulation et le manque de place pour la ponte de la reine isolée, ce qui oblige les apiculteurs à faire plus attention. Ce type d’éleveuses correspond à des apiculteurs qui veulent produire un nombre de reines plus élevé tout en ayant une production constante sur une période plus longue.

Figure 6 : Exemple de schéma résumant la pratique d'élevage pour la sélection et la commercialisation. CR4 à 7J : cellules royales de 4 à 7 jours. CR10J : cellules royales de 10 jours. RF : reine fécondée.
Figure 6 : Exemple de schéma résumant la pratique d’élevage pour la sélection et la commercialisation. CR4 à 7J : cellules royales de 4 à 7 jours. CR10J : cellules royales de 10 jours. RF : reine fécondée.

En allant au-delà de l’autosuffisance en reines, les apiculteurs vont chercher à commercialiser des produits d’élevage tels que les reines et les essaims. Ils vont donc chercher à optimiser la qualité des produits proposés aux apiculteurs. La qualité d’une reine est fortement dépendante de la qualité de sa fécondation. La gestion des mâles est donc intégrée, certains apiculteurs allant jusqu’à mettre en place des schémas de sélection de la voie mâle sur leur cheptel. La moitié des apiculteurs interrogés sont actifs dans les actions de sélection locale.

L’orientation des exploitations

Tous les apiculteurs rencontrés produisent du miel sur leurs exploitations. Un des liens entre la pratique d’élevage et l’orientation des exploitations concerne la transhumance et plus particulièrement le rythme de transhumance. Les apiculteurs qui se spécialisent dans la production de miel transhument une grande partie de leur cheptel plusieurs fois de manière à faire plusieurs récoltes. Ces apiculteurs ont tendance à moins faire d’élevage et organisent leurs pratiques pour finir les travaux d’élevage avant le début des transhumances. La moitié des apiculteurs interrogés étant basés dans le sud-est, le miel de lavande peut représenter jusqu’à 80 % de leur production. Ces apiculteurs tentent d’avoir les nouveaux essaims prêts pour la production sur cette miellée, impliquant un élevage tôt en saison.

Les apiculteurs qui s’orientent et se spécialisent sur la production de miel en proposant une large gamme de miels, ont tendance à utiliser des éleveuses orphelines. Ce type d’éleveuse semble répondre aux besoins de gain de temps et de rapidité. C’est certainement un compromis entre un essaim orphelin qui aura une productivité très courte et une éleveuse avec une reine isolée qui aura une productivité longue mais qui demandera un suivi plus important.

En revanche, le mode de commercialisation du miel (au détail, en gros ou demi-gros) n’a pas pu être relié à une pratique d’élevage de reines particulière.
Il est donc important de bien connaître la filière apicole pour approcher au plus juste la diversité des pratiques d’élevage de reines. Chaque système de production a des atouts et des contraintes qui sont répercutés sur l’élevage de reines et sont à l’origine de cette diversité.

L’adaptation à un système

La plupart des références techniques existantes sur l’élevage sont issues d’apiculteurs relatant leurs expériences et qui présentent une ou plusieurs techniques qui conviennent à leurs besoins, mais sans être contextualisées. Elles sont alors difficilement extrapolables à l’ensemble des systèmes de productions, d’une part à cause des nouvelles contraintes économiques et techniques, d’autre part à cause de la nécessité d’adapter une pratique à son système.

Les apiculteurs se basent sur ces informations et les adaptent à leurs systèmes. La capacité d’adaptation par l’expérimentation selon la méthode essais-erreurs en fait l’originalité de la filière apicole. Les apiculteurs ont une facilité à innover, développer et tester de nouvelles pratiques apicoles et d’élevage. En apiculture, et plus particulièrement en élevage de reines, la prise de risque économique et l’investissement pour changer de pratiques sont réduits. Il est alors facile pour un apiculteur de tester un nouveau type d’éleveuse en parallèle sans acheter de matériel ni investir un temps de travail important.

De plus les entretiens ont permis de mettre en avant le fait que les apiculteurs avaient des pratiques évolutives au fil de leur carrière. Ces évolutions ont été peu étudiées dans cette études mais pourrait faire l’objet d’une étude complémentaire.

L’étude a soulevé la problématique de l’élevage avec l’abeille noire, puisque deux apiculteurs ont été rencontrés et avaient des pratiques qui semblaient soit s’adapter aux conditions environnementales, soit s’adapter à une origine d’abeille. Mieux connaitre la manière dont se fait l’élevage avec l’avec l’abeille Noire permettrait d’aider les apiculteurs à l’utiliser plus facilement.
De manière générale au sein de l’échantillon tous les apiculteurs avaient une pratique d’élevage différente. L’analyse a dû être réalisée avec des critères de diversités généraux, pour tout de même réussir à percevoir des groupes de pratiques en liens avec des profils d’exploitations similaires.

Ainsi chacun peut se faire son propre avis sur la pratique la plus optimale, qui correspond à ses besoins, ses compétences et qui s’intègre le mieux dans son système de production.

Conclusion

L’objectif de l’étude était d’observer la diversité des pratiques en étant à l’écoute des apiculteurs pour percevoir les liens entre leurs pratiques et leurs profils.

L’étude a permis de collecter beaucoup d’informations liées aux pratiques d’élevages sur les exploitations dans pour percevoir la manière dont l’élevage s’intègre dans le système de production. Bien que regroupées par types, la diversité des pratiques est le résultat d’une adaptation nécessaire à un système de production lié à l’environnement de l’exploitation. Une pratique d’élevage de reines est donc nécessairement le fruit d’un apprentissage adapté à son système de production et aux orientations techniques et économiques prises par l’apiculteur.

Il n’est donc pas envisageable d’identifier une pratique comme étant meilleure dans l’absolu qu’une autre. En revanche, le travail réalisé est une première étape pour apporter un appui plus personnalisé aux apiculteurs désireux de développer un atelier d’élevage.

En effet le choix d’une pratique d’élevage de reines ne se limite pas à l’itinéraire technique, mais doit aussi se faire avec une stratégie d’intégration dans l’exploitation apicole. Cette étude devrait ainsi amener les premières bases pour identifier des indicateurs simples qui permettront de mieux guider l’apiculteur dans le choix d’une stratégie d’élevage.

Dernière mise à jour

2018-01-23 17:15:14