Cahier des charges « Conservatoires d’abeilles »

Auteurs : Lionel Garnery (CNRS) et Benjamin Basso (ITSAP-Institut de l’abeille)

Contexte

picto-genetique

Ce cahier des charges doit servir de socle méthodologique pour orienter le travail réalisé par les conservatoires d’abeilles en France. Il décrit les études préliminaires nécessaires à la mise en place d’un conservatoire d’abeilles et la méthodologie de mise en place et de suivi de ces structures.

Les structures capables de répondre aux exigences de ce cahier des charges pourraient être « labélisées » et ainsi obtenir une meilleure visibilité pour l’obtention de financements.

1. Objectifs d’un conservatoire d’abeilles domestiques

L’objectif principal d’un conservatoire génétique d’abeilles consiste à maintenir la diversité génétique d’une population d’abeilles endémiques de notre pays (Apis mellifera mellifera) dans des conditions les plus proches des conditions naturelles de vie de cette espèce. Par cette action les conservateurs devront maintenir un effectif minimum (en nombre de colonies) qui correspond à une population d’abeilles ainsi qu’un régime de reproduction d’une population considérée comme de grand effectif (minimisant les effets de la dérive génétique). Ainsi, la dynamique d’évolution de cette population restera sous l’influence de la sélection naturelle (maintien dynamique de la diversité adaptative de cette population).

Le conservatoire doit maintenir l’ensemble de la diversité populationnelle observée lors de sa création et la diversité génétique et morphologique observée doit correspondre à celle d’une population typique de la lignée Ouest méditerranéenne présentant un niveau d’introgression, provenant d’allèles des autres lignées évolutives (C, O, A et Z), le plus faible possible.

Un conservatoire d’abeilles constitue donc un réservoir de diversité dans lequel il sera possible de puiser des caractères de performances apicoles pour sélectionner des souches d’intérêt pour la profession.

2. Méthodologie / outils pour la création d’un conservatoire

2.1. Un préalable : concertation entre les apiculteurs utilisateurs de la zone

La décision de créer un conservatoire doit être menée en concertation avec l’ensemble des apiculteurs de la zone pré-sentie (qu’ils soient professionnels, pluriactifs ou amateurs). Ceci permettra d’assurer la pérennité de celui-ci. En aucun cas la mise en place d’un conservatoire ne doit faire obstacle à l’activité déjà établie d’un apiculteur. La concertation et/ou la collaboration avec des apiculteurs professionnels désireux de travailler avec l’abeille noire locale est un atout majeur pour développer la partie appliquée de l’utilisation de ces conservatoires (mise en place d’une zone de multiplication et de sélection).

En retour, il sera demandé un respect du travail établi par les conservateurs, en essayant de mettre en place une réglementation concernant les zones conservatoires en cas de nouvelle installation apicole dans la zone.

2.2. L’étude d’impact, caractérisation de la population d’abeille

Préalablement à l’installation d’un conservatoire génétiques d’abeilles, il est impératif de réaliser une étude d’impact afin d’estimer le niveau de pureté de la population sur une surface représentant un cercle de 20 Km de rayon et de cartographier la diversité.

Cette étude d’impact peut être réalisée dans un premier temps avec le système expert d’analyses morphométriques « Apiclass » (http://Apiclass.mnhn.fr).

Si la zone est suffisamment pure (majorité des abeilles sont classées M avec pourcentages de classement supérieur ou égale à 90 %),la mise en place un conservatoire est possible.

Une analyse complémentaire avec des marqueurs génétique doit s’envisager (au moins 1 abeille par colonie sur le plus grand nombre de colonies possible, avec un optimum de 200 colonies).

2.3. L’étude d’impact, caractérisation de la zone

Un conservatoire est composé d’une zone de conservation centrale dont le rayon est d’environ 3 km; une zone tampon plus large de 10km permet un enrichissement en abeilles noires locales.

Aucune transhumance ne doit être effectuée sur la zone.

2.4. Caractéristique des ruchers

La zone conservatoire doit être constituée de 250 à 300 colonies.

Lors de l’installation des colonies du conservatoire, on favorisera l’installation d’essaims récoltés dans la zone ou à proximité. Avant de les installer définitivement, il est impératif de tester chacune des colonies afin de s’assurer qu’elle corresponde bien au standard de l’abeille locale.

3. Méthodologie / outils pour le maintien d’un conservatoire

Comme pour la création d’un conservatoire, son maintien passe par une concertation entre tous les apiculteurs de la région pour s’assurer de l’absence de zones de mélanges de populations d’origines diverses.

3.1. Conduite des ruchers

Les colonies doivent se développer dans les conditions les plus proches de celles des conditions naturelles pour que la sélection naturelle soit le moteur de la dynamique d’évolution de la population.

  • Éviter le nourrissement ou nourrir, au maximum, à raison du niveau de production
  • Aucune sélection artificielle (=donner un avantage reproductif) ne doit être fait au sein des colonies du conservatoire. Celle-ci sera réalisée en dehors de la zone (possible dans la zone tampon).
  • L’élevage de reine et l’insémination artificielle sont à proscrire dans la zone conservatoire. En particulier, la division des souches doit être réalisée en suivant la dynamique naturelle de la colonie (récupération de l’essaim avant essaimage).
  • Dans le cas de la récupération d’un essaim (d’origine inconnue) dans la zone conservatoire. un test de morphométrique (Apiclass) doit être réalisé. Il est également préférable de s’assurer de l’origine maternelle de la colonie (ADNmt).

3.2. Contrôles d’efficacité

Un contrôle régulier de la pureté des colonies en place doit avoir lieux pour s’assurer de la non-introduction (naturelle ou artificielle) de colonies extérieures au conservatoire.

  • Pour l’ADN mitochondrial, un suivi par test sera réalisé tous les 5 ans
  • Pour les marqueurs moléculaires, un suivi sera réalisé tous les 10 ans.

NB : En cas d’introduction accidentelle ou volontaire de colonies dans la zone, il sera impératif de faire un point complet avec les deux types de marqueurs.

3.3. Recommandations

Le suivi de généalogie et le contrôle de performances (récolte, comportement…) des colonies permet de mieux caractériser la population du conservatoire en vue de mettre en évidence des souches utiles à l’apiculture de production et de loisir.

Coupler le conservatoire avec une sélection de l’abeille noire à proximité à plusieurs avantages :

  • valoriser le travail de conservation
  • maintenir une zone tampon en abeille noire autour de la zone sanctuaire.

4. Compléments scientifiques

1. Création d’un conservatoire

Intérêt des analyses moléculaire

Compte tenu du niveau d’introgressions obtenus lorsque le bilan du cheptel français d’abeilles noires a été réalisé (voir rapport 2007-2008) l’étude d’impact est indispensable afin de déterminer la faisabilité de la mise en place d’un conservatoire.

Les outils moléculaires permettent d’une part, d’estimer de manière plus fine que la morphométrie le niveau d’introgression de la population et d’autre part, d’estimer les paramètres de diversité de la population (hétérozygotie, diversité génique). Ces paramètres sont ceux qui seront suivis pour estimer si la conservation est efficace (conservation assistée par marqueurs). Ainsi, l’origine maternelle des colonies doit être déterminée avec l’ADN mitochondrial. La colonie doit appartenir à la lignée M, (ouest méditerranéenne). Cette analyse servira à estimer le niveau d’introgression mitochondrial (lignée maternelle) de la population. Les marqueurs nucléaires viendront en complément afin de déterminer le niveau d’introgression de la population. Il est à noter que les résultats de ces deux tests peuvent parfois différer en fonction des pratiques apicoles appliquées auparavant (élevage de reines, insémination artificielle).

Taille des conservatoires

La délimitation d’un conservatoire correspond au territoire d’une population d’abeille (au sens de la génétique des populations. Une population d’abeilles est constitué d’un ensemble de 250-300 colonies installées en sédentaire et dont le cycle biologique annuel, notamment la production des sexués (reines et mâles) et la fécondation, sont réalisés en totalité dans la zone. La surface occupée par cette zone conservatoire est estimé comme étant un cercle de 3 Km de rayon.

2. Maintien d’un conservatoire – compléments scientifiques

Les colonies doivent se développer dans les conditions les plus proches du naturelle pour que la sélection naturelle soit le moteur de la dynamique d’évolution de la population. Ainsi on évitera (i) le nourrissement stimulatif (qui peut perturber la dynamique de la colonie) et (ii) le maintien artificiel de certaines colonies mal adaptées à leur environnement par nourrissement (celui-ci peut être réalisé au maximum à raison du niveau de production).

Aucune sélection artificielle (= donner un avantage reproductif) ne doit être fait au sein des colonies du conservatoire. Celle-ci sera réalisée en dehors de la zone (possible dans la zone tampon).

On évitera tout élevage de reine qui peut entraîner une variation des fréquences alléliques par multiplication artificielle d’une colonie.

3. Références bibliographiques

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GARNERY L. Rapport 2007-2008 Analyse de la biodiversité du cheptel français de l’abeille domestique. Études d’impacts en vue de la mise en place de conservatoires génétiques.

Dernière mise à jour

2016-03-14 22:10:07

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